18/09 – 25/09: Third Korean Film Festival – Interview July Jung

Le cinéma sud-coréen est incontestablement l’un des les plus enthousiasmants du moment. Son histoire est, en soi, singulière, digne des meilleurs scénarios à rebondissements qui ont fait la renommée de ses œuvres et de ses cinéastes. Interview de July Jung pour l’occasion.

Au sortir de la guerre de Corée, le cinéma coréen connaît son âge d’or, son premier âge d’or. Celui-ci est brutalement interrompu par le coup d’état militaire de 1961. Étranglé par la censure et la mainmise de l’état, le cinéma coréen va bénéficier de la lente ouverture du marché du début des années 80. Paradoxalement, c’est une réglementation établie au début de la dictature, mais appliquée à partir de 1993, qui va donner au cinéma coréen les armes pour lutter contre les studios hollywoodiens qui commencent à ouvrir des filiales en Corée. Elle impose à tous les cinémas coréens de diffuser au moins 146 jours par an des productions coréennes. Ainsi, quand intervient l’accord de libre échange entre les États-Unis et la Corée du Sud en 2006, l’industrie cinématographique coréenne est assez forte et protégée pour résister à l’ogre hollywoodien. Elle fait même mieux que de résister sur son marché domestique, elle exporte ses productions avec succès. Et même ses auteurs.

Comme pour mieux célébrer ce second âge d’or et ouvrir le cinéma coréen dans toute sa diversité à un plus large public, le très dynamique Centre Culturel Coréen de Bruxelles organise depuis trois ans un festival qui met à l’honneur les productions cinématographiques toutes fraîches, mais également quelques productions plus anciennes. Ainsi, ce sont pas moins de six avant-premières belges qui seront présentées durant le festival, dont trois films « cannois » et quatre en présence de leur réalisateur. Pour tout savoir sur ce festival qui se déroule du 18 au 25 septembre dans différents lieux à Bruxelles et à Luxembourg (Bozar, Cinéma Galeries, La Vénerie,…), rendez-vous sur le site du Centre Culturel Coréen.

En dehors du festival, le Centre Culturel Coréen de Bruxelles organise régulièrement des Korean Film Fridays en son sein. C’est gratuit, sur réservation. Une belle façon de découvrir le cinéma coréen.

 

Office - CultureRemains
Office clôturera « en beauté » le festival, le vendredi 25 septembre.

 

Le succès du cinéma coréen a néanmoins un revers, car si la Corée, depuis dix ans, impose au monde ses blockbusters de qualité (The Host, Snowpiercer, The Chaser, Memories of Murder, Joint Security Area,…), c’est au détriment non de la qualité mais de la diversité de son cinéma. Un certain cinéma d’auteur a de plus en plus de mal à se financer. Parmi ces auteurs, July Jung était récemment à Bruxelles, à l’initiative du Centre Culturel Coréen, pour présenter son premier long métrage et défendre un cinéma coréen différent.

A Girl at My Door, est un drame rural qui fait se rencontrer deux femmes isolées. La première est une commissaire de police mutée loin de Séoul, la seconde une adolescente battue par sa famille. Rapidement, les hommes qui sont témoins de cette relation naissante, s’inquiètent et soupçonnent la jeune commissaire de manipuler l’adolescente qu’ils jugent perturbée. A Girl at My Door est un film élégant, envoûtant même. Le mérite en revient au formidable duo que forment les actrices Bae Doona et Kim Sae-ron, mais aussi et surtout à la réalisatrice qui impose un rythme singulier à la narration. Un rythme qui soutient la finesse de la description d’un contexte hostile et délétère, sans jamais pourtant glisser dans la caricature. Entre comédie de mœurs et fable sociale, A Girl at My Door est un premier film qui révèle une réalisatrice à l’univers original. Une belle découverte.

Bonjour July Jung, votre film a été sélectionné à Cannes, mais aussi au Festival du film d’amour de Mons. C’est donc bel et bien un film d’amour ?
Ce fut une surprise d’être sélectionnée au Festival du film d’amour de Mons, parce que l’amour n’est pas vraiment un thème du film. J’y ai reçu un prix important (le prix RTBF – Grand Prix du Festival), ce qui fut une surprise de plus. Je voulais montrer la relation entre deux personnages très isolés qui s’apprivoisent.

L’homosexualité est pourtant l’un des thèmes du film, est-ce un tabou en Corée et dans le cinéma coréen ?
Mon intention n’était pas de faire un film engagé contre le tabou de la question de l’homosexualité dans la société coréenne ou le cinéma coréen. Dans l’idée de créer un personnage principal extrêmement isolé, je me suis dit qu’en faire une femme, homosexuelle de surcroît, accentuerait cette situation d’isolement.

Et l’alcoolisme dont souffrent plusieurs personnages, dont le personnage principal ?
C’est pareil. L’idée n’était pas de souligner un quelconque problème de société, mais bien de chercher à créer un personnage dont l’isolement serait maximal. Son alcoolisme participe à cet isolement extrême.

 Third Korean Film Festival 2

Votre film est souvent burlesque ou en a les accents, est-ce une caractéristique du cinéma coréen ou est-ce votre écriture?
Je suis contente que vous souligniez cela, car si on ne comprend pas vraiment le contexte du film, ni la culture, on ne pourra jamais comprendre ce genre d’humour, mais je n’ai pas d’intention humoristique, seulement de grande vraisemblance. Les personnages qui ont des attitudes burlesques agissent de manière très vraisemblable selon la culture coréenne.

La musique est peu présente dans votre film, pourquoi ?
Au début, je n’ai pas trop pensé à l’utilisation de la musique. Je n’étais ni pour, ni contre. Après le tournage et pendant le montage, j’ai réfléchi à la question de la musique. Où placer de la musique. Mon film est une histoire de deux personnages très délicats et très complexes. Si on insère trop de musique, on devient trop émotionnel. Le spectateur s’identifierait trop facilement aux émotions des personnages et ce n’est pas ce que je voulais. C’est pour cela que j’ai limité la présence de la musique, pour me concentrer sur l’évolution des sentiments des personnages.
Il y a des séquences où je voulais toucher les cicatrices des personnages par de la musique, mais de manière générale, j’ai toujours limité la présence de la musique.

On a parfois qualifié votre intrigue de faussement simple, cela vous convient-il ?
Si on catalogue mon film dans le genre thriller ou policier, je n’en serais pas totalement satisfaite. Mais je suis totalement d’accord avec l’idée que l’intrigue, simple de prime abord, se complexifie à mesure que la narration évolue.

Comment le film a-t-il été accueilli en Corée ?
Il y a eu beaucoup de polémiques (rires). De manière générale, il y a eu deux tendances. L’une favorable à mon film et qui reconnaissait l’exactitude de ma vision de la Corée sur la question de l’opposition entre l’urbain et le rural. L’autre plus critique quant à l’ambition d’un premier film qui mélange trop de thèmes différents.
Je n’ai cependant rien inventé. Pendant l’écriture et le tournage il y avait des faits divers de ce genre en Corée. Tout ce qui se passe dans le film tient d’une certaine réalité coréenne. Inceste, violence, homosexualité.

A Girl at My Door (2) - CultureRemains

Vous avez tourné dans votre village natal, pourquoi ?
Pour l’histoire, je voulais un endroit qui soit le plus isolé du monde. Cet endroit c’est Yeosu et heureusement ou malheureusement, mais absolument par hasard, il se fait que je viens de ce village. Ce village est le plus éloigné de Séoul, tout au bout du sud de la Corée. La plupart des séquences sont tournées à Yeosu, mais quelques-unes ont aussi été réalisées à Séoul.

Lee Chang Dong est un « personnage » de la culture coréenne, comment avez-vous été amenée à travailler avec lui ?
Lee Chang Dong était professeur à l’école de cinéma que j’ai fréquentée, mais je n’ai pas eu la chance d’étudier directement avec lui. C’est à travers ce projet que je l’ai véritablement rencontré. Il m’a donné beaucoup de conseils durant l’écriture et le tournage. Quand j’étais bloquée, il m’a aidé à trouver des solutions. C’était comme une assurance de l’avoir comme producteur. Sans lui je ne sais pas si j’aurais pu réaliser ce film. Je l’en remercie d’ailleurs.
Lee Chang Dong et son frère sont les deux coproducteurs du film. Lors de la recherche de financement, beaucoup d’investisseurs venaient avec des demandes de modification du scénario. Parfois avec beaucoup d’insistance. Il a bloqué toutes ces demandes, me permettant de travailler dans une certaine tranquillité. C’était une grande chance.

Quels sont vos influences ?
Je ne pourrais pas nier que je suis très influencée par l’œuvre de Lee Chang Dong, mais je voudrais aussi citer Yim Soon-rye, une grande cinéaste coréenne et Lee Yountaek pour quelques-uns de ses films.

Et au niveau du cinéma mondial ?
Tout d’abord, j’adore et je respecte beaucoup les frères Dardenne. Je n’ai pas de référence directe pour l’inspiration de mon film, mais depuis ma jeunesse je suis touchée par les œuvres de Jean Renoir, Fellini, Kubrick et Almodovar par exemple. Je regarde sans arrêt leurs films. C’est une sorte de ressource pour moi.
Sinon j’aimerais vraiment insister sur mon amour, ainsi que celui de beaucoup de mes condisciples à l’école de cinéma, pour le cinéma des frères Dardenne.

Il y a une similitude entre votre cinéma et le leur ?
Je ne parlerais pas de similitude, mais j’aime leur mode d’expression, leur mode de pensée, comment ils témoignent de l’affection pour leurs personnages. Cela, très précisément, m’a inspiré pendant la réalisation de mon film. Durant l’écriture du scénario j’ai beaucoup regardé les films des frères. Principalement L’Enfant, Le fils et Rosetta.

Comment interprétez-vous le succès actuel du cinéma coréen ?
Je n’oserais pas généraliser la situation du cinéma coréen, mais en tant que cinéaste et spectatrice, je dois reconnaître que le cinéma coréen est devenu quelque chose de gigantesque. Bien aidé par un public national qui fréquente massivement les salles de cinéma pour aller voir des films coréens. Par contre, si l’on aborde la question du cinéma coréen marginal, c’est les blockbusters qui absorbent une grosse partie des financements disponibles et si le volume de la production a augmenté, la diversité a diminué par rapport aux années 80 et 90. C’est un problème auquel doivent réfléchir les producteurs, les investisseurs mais aussi les spectateurs, parce que cette situation favorable aux grosses productions devient de moins en moins flexible pour un certain cinéma d’auteur.

Quels sont vos projets?
A court terme, je suis en train de rédiger un second scénario, mais ça me prend plus de temps que prévu. Cette visite à Bruxelles est une bonne ressource et stimule mon inspiration. A long terme, je me vois réaliser des films qui apporteraient à chaque fois une expérience différente aux spectateurs.

Le film de July Jung n’a malheureusement pas été distribué en Belgique, mais est disponible en DVD depuis plusieurs mois.

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Comme le dit si bien Pascal Quignard, "Ecrire, trouver le mot, c'est éjaculer soudain". Ou encore Alphonse de Lamartine, "La critique est la puissance des impuissants". Mmh, pas très cohérent tout ça. Pour ma part, et pour contredire Sheakspeare, la critique n'est pas aisée et je ne suis pas dans l'aisance. J'écris néanmoins parce que c'est par moment assez jouissif, comme l'exprime si bien l'ami Quignard. A part cela, j'aime le cinéma, la bd, la musique et les citations à la con.

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