1914 – 1918 : Une guerre des images France/Allemagne – Benjamin Gilles et Arndt Weinrich

Gravée dans nos mémoires, il y a exactement cent ans, en août 1914, que « La Grande Guerre » débutait ! L’occasion de découvrir, parmi une déferlante d’images et de documentaires, un livre qui propose une lecture de l’histoire sous un angle original : celui des images diffusées durant cette guerre ou, comme l’annonce si bien le titre, celui de la guerre des images que se livreront l’Allemagne et la France.

Quoi de plus puissant que l’illustration et mieux encore, que la photographie, qui, plongeant dans l’instant, nous donne l’impression « d’y être ». Pourtant, le véritable pouvoir d’une image se trouve sans doute dans ce qu’elle nous suggère et même ce qu’elle nous cache. Quand parmi toutes les photographies existantes, c’est celle-là et non une autre, qu’une rédaction choisit de publier.

Dans une logique chronologique, les auteurs plantent le décor avec l’épisode de l’assassinat de François-Ferdinand d’Autriche. Très vite se dessine le développement, par les pouvoirs en place, d’un mode d’emploi de la propagande par l’image, et l’ouvrage nous invite à découvrir le jeu subtil entre contrôle, utilisation et censure (instaurée très tôt), sans négliger le rôle joué par les rédactions elles-mêmes qui, au gré d’élans tantôt patriotiques, tantôt moins noblement dictés par la peur des répercussions économiques, n’éviteront pas l’écueil de l’autocensure.

En opérant bien le distinguo entre les périodes de l’avant, du pendant et de l’après-guerre, le livre nous permet d’assister à la mise en scène de l’une des premières grand-messes médiatiques organisées par les Etats et les rédactions, et montre comment, en fonction du moment et des intérêts en jeu, l’accent sera déplacé en fonction des effets désirés.

Une fois la guerre déclarée, les projecteurs de l’époque forceront le regard sur les photographies de la mobilisation qui se chargeront de faire oublier les manifestations contre la guerre soudain absentes des publications. Lorsque la guerre perdurant dans le temps inquiètera et usera l’opinion publique, ce seront des photographies du quotidien des soldats dans les tranchées qui viendront banaliser l’horreur, lui donnant un côté presque léger et « normal » et suggérant que l’on « maîtrise » la situation.

Après guerre, les images « proposeront » à la population une relecture des événements. Les plus violentes, à nouveau mises en avant, dénonceront les ravages de la guerre. Une mise en scène éclatante du Traité de Versailles illustrera la période de paix. Ce tristement célèbre traité qui réunira toutes les conditions nécessaires pour humilier l’adversaire vaincu, quitte, au travers de cette humiliation et des prises de sanctions économiques qui affaibliront l’Allemagne, à en faire le terreau idéal pour la montée du nazisme… Quelle leçon, pour nous qui vivons dans un monde où l’on continue à meurtrir et à humilier des populations entières tout en faisant mine de s’étonner de la montée des extrémismes. Du côté allemand, la glorification des anciens combattants atténue l’humiliation de la défaite. C’est d’ailleurs cette glorification qui sera reprise quelques années plus tard par le parti d’Adolf Hitler.

L’approche des auteurs est fascinante parce qu’ils parviennent, simplement par l’analyse de l’image, à nous montrer comment on fabrique une « Histoire de la guerre à l’usage de l’opinion publique« . C’est cela qui est captivant, c’est cela qui vient titiller notre esprit critique. Ensuite, l’utilisation de la communication déjà très poussée des gouvernements et de la presse de l’époque nous pousse à la réflexion sur les images tellement plus nombreuses aujourd’hui, mais dont l’impact est toujours aussi fort, et sans doute encore moins conscientisé que nous sommes inondés de représentations visuelles au quotidien.

À l’heure où l’on évoque Internet comme un média révolutionnaire, on peut se demander ce qui a réellement changé, sachant qu’en 1914 les gouvernements ne contrôlaient déjà plus tout à fait ce nouveau moyen de communication qu’était la photographie privée. L’utilisation de l’appareil photo s’est démocratisée, les combattants mêmes disposant souvent d’appareils portables sur le terrain, des photos sont envoyées du front par les soldats à leur famille à l’arrière, échappant pour beaucoup à la censure et permettant pour le coup, de faire émerger des vérités cachées, tout comme le permet parfois Internet aujourd’hui (même si l’on ne peut ignorer qu’Internet se fait aussi, très régulièrement, véhicule pour propagandes de tous bords).

Ce très bel ouvrage, en plus de m’avoir fait prendre conscience de l’importance de la presse illustrée de l’époque, du cinéma déjà, ou encore de la correspondance par carte postale, m’a donné envie, par son analyse subtile et intelligente des images de la guerre 14-18, de mieux analyser celles dont les médias en tout genre nous bombardent aujourd’hui. Les conflits actuels qui prennent place un peu partout dans le monde en sont le reflet le plus marquant : la guerre des images est encore et toujours celle que se livrent les médias aujourd’hui, en temps de guerre comme en tant de paix.

Publié aux Éditions de la Martinière, 288 p.

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Lectrice inassouvie

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