21/11 – Beyond the Hills

« Alina et Voichita se sont connues à l’orphelinat et se sont aimées durant leur difficile jeunesse en Roumanie moldave. Puis, la première est partie chercher du travail en Allemagne. Puis, la seconde est entrée au couvent. Ne supportant plus l’éloignement, Alina revient chercher Voichita au sein même de la congrégation orthodoxe. Mais entre-temps, Dieu l’a remplacée dans le cœur de Voichita et elle aura toutes les peines du monde à la convaincre de partir. Un véritable chemin de croix attend la pauvre Alina qui n’est pas au bout de ses surprises face au rigorisme religieux de mise au couvent… »

Pour son troisième long métrage, Cristian Mungiu a décidé de s’inspirer de deux livres de Tatiana Niculescu Bran, eux-mêmes inspirés d’un fait divers de 2005. L’événement, qui avait alors secoué la ville de Tanescu en Moldavie, concernait un exorcisme pratiqué sur une pauvresse dans une congrégation orthodoxe. L’exercice s’était terminé par un homicide, sept ans de prison pour le prêtre exorciseur et une excommunication de l’Eglise orthodoxe. Dans ses livres, l’auteure traite les faits de manière objective, appliquant chirurgicalement le principe journalistique de neutralité à ces fanatiques et à ces enfants oubliés du communisme. Le réalisateur roumain multi-primé de Cannes a pris le parti de la suivre dans le refus de tout jugement.

 

La mise en scène s’en ressent. Épurée à l’extrême, elle bannit toute spectacularisation du drame en train de se jouer à l’écran. L’esthétique filmique est bien celle du réalisme social et de l’auscultation psychologique. Plans fixes. Longs et lents plans séquences. Cadrages ultra-maîtrisés donnant naissance à des tableaux à couper le souffle. Au point qu’on frise l’ennui contemplatif. Bien sûr, le sujet exige cette rigueur poussive. Pour éviter de basculer dans le bête fait divers, il faut avancer à tâtons, prendre le temps de poser un à un tous les éléments, de laisser l’action dérouler toute sa complexité, d’en imprégner l’inconscient du spectateur ; mais il y a comme qui dirait des limites. Le tout n’est entrecoupé de plans bousculés caméra à l’épaule que lorsque l’agitation que provoque la venue d’Alina est à son comble. Déjà présent dans son long métrage précédent, le procédé est encore plus radical ici. Même si la composition de l’image est souvent magnifique d’austérité, la durée des plans est exagérément longue.

 

La remarque vaut d’ailleurs également pour le film lui-même. Deux heures trente de « Je t’aime » « Et moi j’aime Dieu » « Mais moi je t’aime plus que ton stupide Dieu » « Et moi je préfère mon Dieu qui n’est pas si stupide vu qu’il me rend heureuse. » « Alors si c’est comme ça, je me tue » « Non ! Fais pas ça ! Essaie plutôt l’exorcisme. », ce n’est pas des plus palpitants. Deux heures trente de couinements de Voichita et de râlements d’Alina, c’est personnellement plus que je ne peux supporter.

Je n’avais pas mangé (détail essentiel) et je n’étais pas prévenue de la longueur de ce film qui s’est terminé à 23h30 dans le superbe studio 4 de Flagey et sous les applaudissements patriotiques, donc hypocrites, des Roumains venus admirer en nombre l’enfant prodige du pays. Les subtilités scénaristiques, distinguées à Cannes par le jury (Mungiu a obtenu le prix du meilleur scénario), m’ont donc légèrement échappées. Je n’ai pas vu toutes les couches de signification que le réalisateur prétend avoir mis dans son scénario, qu’il a tout de même fait relire par les Dardenne Bros (co-producteurs, by the way), ce qui est, à mon sens, un gage de qualité. Mais rien n’y fait. C’était trop long. Alors, je ne vous dis pas l’effarement en apprenant que le dernier montage comptait encore quarante minutes de plus, dont il a fallu finalement amputer le film, de peur d’anesthésier complètement les spectateurs.

 

Par contre, la longueur des plans et du film a au moins l’avantage de mettre en lumière le jeu superbe des deux actrices principales. Cosmina Stratan (Voichita) et Cristina Flutur (Alina) ont d’ailleurs obtenu toutes les deux le Prix d’interprétation féminine à Cannes pour leur incarnation étonnante de ces deux personnages âpres et difficiles. Admiration, en plus, pour les conditions extrêmes dans lesquelles elles ont tourné, soit l’hiver 2011-2012 dans la campagne de Bucarest, par -15 degrés. Et puis, il faut ajouter que Valeriu Andriuta est très bien en prêtre orthodoxe totalement inconscient mais pas méchant.

C’est sans doute là, toute la réussite du film : parvenir à brosser le portrait de personnes totalement déconnectées de la réalité, sans jamais pointer sur elle le dard de l’accusation sociale. Certes, les nonnes et le prêtre doivent être demeurés pour continuer ces pratiques médiévales de manière aussi inconsciente, mais le film de Mungiu s’attache à démontrer la logique qui a pu les conduire à l’homicide involontaire. Croyants ou non, on se surprend à comprendre leur raisonnement, à se demander si dans pareilles conditions on n’en aurait pas fait autant. Ce n’est pas un film anti-clérical, comme certains ont cru le voir. Ce n’est pas un film pro- non plus. C’est le procès des bonnes intentions, dans le chef de religieux ou non (le médecin en prend également pour son grade), qui mènent malgré tout parfois au drame le plus terrible.
Pour les amateurs de plans fixes qui n’ont pas eu l’occasion de voir l’avant-première à Flagey début octobre, le dernier Mungiu sort sur grand écran le 21 novembre prochain. A vos agendas, donc ! (ou pas)
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S. aime la bande-dessinée et le cinéma, les images qui parlent, quoi.

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