A touch of Sin, violence des échanges en Chine contemporaine

Jia Zhang-Ke est un cinéaste chinois indépendant qui a dû attendre son quatrième long-métrage (The World en 2005) pour être diffusé dans son propre pays. Autant dire que l’homme était et reste très critique envers son pays qui évolue rapidement depuis son ouverture à l’économie de marché, malgré ce que disent ses contradicteurs. L’homme s’est effectivement rapproché du Bureau de l’administration pour le cinéma et la télévision (l’organe officiel et forcément très susceptible) afin de se financer plus facilement et de pouvoir être diffusé en Chine. Cela n’empêche nullement Jia Zhang-Ke de conserver un discours critique et engagé. A sa propre surprise d’ailleurs, puisque A touch of Sin a été autorisé en Chine dans sa version internationale.

Que ce soit via le documentaire ou la fiction, Jia Zhang-Ke prend à cœur de dénoncer les dérives d’une Chine en perte de repères, où la plus insolente des richesses côtoie la plus profonde des misères, où le mauvais goût des nouveaux riches croise la tradition en déliquescence, où le communisme n’est plus qu’un mot et la dictature du capital une réalité quotidienne.

Jia Zhang-Ke est le cinéaste de l’envers du miracle économique. D’une Chine « moyenne », loin des grands centres urbains, et qui érigée sur le principe de la collectivité se retrouve aujourd’hui abandonnée. Peu connu dans son propre pays mais très apprécié à l’étranger, son cinéma démystifie la Chine représentée par le cinéma de grand public des studios soutenus par l’état.

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Son film le plus marquant 24 City, en 2008, avait pour contexte une grande usine rasée pour laisser place à un complexe d’appartements de luxe. Still Life, en 2006, dans un même ordre d’idée dépeignait les mésaventures parallèles d’un homme et d’une femme dans une ville sur le point de disparaître, engloutie par les eaux de l’énorme barrage des Trois Gorges.

Enfin, A touch of Sin est le portrait au vitriol de la Chine contemporaine au travers de quatre destins dans quatre provinces différentes qui vont répondre à la violence latente et aux humiliations dont ils sont victimes par la violence brutale et foudroyante. Une violence qui apparaît comme l’unique solution aux situations dans lesquelles les personnages se trouvent.

Dahai est un mineur exaspéré par la corruption des dirigeants de son village. Il aimerait bien traîner ceux-ci devant les tribunaux, mais devant l’impossibilité de ses intentions de justice, il décide d’employer une méthode plus radicale.
San’er est un travailleur migrant qui découvre que son arme à feu lui offre de nombreuses possibilités.
Xiao Yu est une hôtesse d’accueil dans un salon de massage. Poussée à bout par la violence et le harcèlement qu’elle subit, elle décide de ne plus se laisser faire.
Xiao Hui passe d’un travail à l’autre dans des conditions de plus en plus dégradantes sans espoir d’une vie meilleure.
Quatre provinces, pour quatre travailleurs face à la violence en Chine contemporaine.

Si les thèmes restent, Jia Zhang-Ke a adapté son style pour correspondre au sujet (l’explosion de la violence en Chine) et se rapprocher d’un genre cinématographique chinois appelé Wu Xia Pian (remis au goût du jour récemment avec des films comme Tigre et Dragon ou Hero) qui propose des récits épiques qui font la part belle aux combats d’arts martiaux ultra chorégraphiés. Ce genre cinématographique dépeignait, à l’origine, des individus isolés dont la seule alternative à l’injustice dont ils étaient victimes, sous la dynastie Ming, était la violence. Le titre en anglais fait d’ailleurs référence au titre du film Wu Xia majeure de King Hu : « A touch of Zen ».

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Film de l’extrême donc, mais avec Jia Zhang-Ke, l’aspect documentaire n’est jamais loin, puisqu’il s’est inspiré de faits divers authentiques, comme le suicide d’un employé de Foxconn, pour établir son scénario et débute toujours ses productions par des interviews de personnes liés de près aux événements qui l’inspirent.

Cette fiction à la frontière du documentaire est associée à une violence extrême mais chorégraphiée, stylisée et envoûtante. Et la combinaison hétéroclite fonctionne et interpelle le spectateur qui devant une telle violence dans une œuvre engagée est soumis à la question de la légitimité d’actes violents qui apparaissent comme l’unique alternative à la violence elle-même. Jia Zhang-Ke, lui, ne juge pas, il expose les faits, la logique de la violence, et joue sur les rythmes pour appuyer son propos de citoyen inquiet.

A touch of Sin est un film troublant qui glisse d’un personnage à l’autre dressant une fresque rageuse qui se conclut sur une question lancinante venant de la lointaine tradition chinoise : « Et toi, quelle est ton péché ? »

Le péché majeur, selon Jia Zhang-Ke, serait de ne pas parler de la violence qui explose. En Chine ou partout ailleurs. Et dieu sait que la vérité n’est pas toujours bonne à dire en Chine. A touch of Sin est un film indispensable dont l’universalité devrait trouver écho ailleurs qu’en Chine.

A voir dès le 11 décembre 2013

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Comme le dit si bien Pascal Quignard, "Ecrire, trouver le mot, c'est éjaculer soudain". Ou encore Alphonse de Lamartine, "La critique est la puissance des impuissants". Mmh, pas très cohérent tout ça. Pour ma part, et pour contredire Sheakspeare, la critique n'est pas aisée et je ne suis pas dans l'aisance. J'écris néanmoins parce que c'est par moment assez jouissif, comme l'exprime si bien l'ami Quignard. A part cela, j'aime le cinéma, la bd, la musique et les citations à la con.

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