« Ali » et « Nous sommes pareils à ces crapauds… »

Allons droit au but : le spectacle proposé au Théâtre National est une merveille. Une explosion, un choc, un feu d’artifice qui prend aux tripes, du genre de représentation dont on ressort comme après un combat de boxe : en ayant touché la grâce mais en se tenant la mâchoire.

Comme un grand morceau de musique classique, le spectacle se construit par touches : tout d’abord, c’est l’orchestre qui s’installe sur la scène : les quatre musiciens emmenés par Sofyann Ben Youssef posent la trame du spectacle. Les voix arabes font écho aux chants grecs à la croisée des chemins entre deux musiques : le rebetiko grec et la musique populaire tunisienne. Dynamique, et pourtant lancinante, plaintive, triste, une atmosphère autant qu’un chant envahit la salle : on imagine les amours, les joies, les peines, des « visages silencieux et marqués autant que des danses ou des cris, des odeurs mêlées de vin résiné, d’ouzo, de sciure fraîche sous les tables, de mégots refroidis », comme Jacques Lacarrière dans l’ « Eté grec ».

Puis, un rai de soleil inonde la pièce, une femme, deux hommes. Qui sont-ils ? Un couple, un amant ? Peut-être. Ils se cherchent, se repoussent, s’attrapent, se traquent, se jettent, jouent à deux, puis à trois, dans une esthétique et une harmonie éblouissantes, et avec une technique tellement inhumaine qu’elle disparaît derrière la beauté des gestes. Artémis Stavridi, dans une longue robe blanche, hésite, poursuit, désire, embrasse, enlace, fuit, se cache. Elle est sauvage, instinctive. Elle offre son corps en béquille à Hédi Thabet et semble retranscrire les sentiments à l’état brut. Mathurin Bolze et Hédi Thabet, tels deux frères déchirés, se défient, se battent, puis fusionnent en une seule bête hybride, où deux têtes et deux corps viendraient supplanter la jambe manquante du duo, sans que l’on sache qui des deux soutient l’autre.

Nosu sommes tous 2

A ce moment, le noir se fait sur le plateau : moment d’accalmie, comme une pause dans la symphonie, sur un air de rebetiko. Doucement, un cliquetis se fait entendre, puis un autre en écho. Doucement, un halo de lumière se fait, et c’est alors qu’on aperçoit les 4 béquilles des deux danseurs. Dans une grande ronde, les deux interprètes jouent de leur corps, se poursuivent, se heurtent, se frôlent, au bord de l’équilibre. Les béquilles coassent, comme les crapauds (même si cette chorégraphie-là s’appelle Ali). Ils se jouent du handicap (mais est-ce encore le mot qui convient après une telle démonstration ?) et de la pesanteur, réinterrogent le point de vue de l’artiste et posent des questions sur la beauté des corps, l’esthétique, la force, le dynamisme, le courage, le regard, « pour rire devant l’effrayant » comme ils le justifient eux-mêmes. Ils entrent en symbiose et redéfinissent leur anatomie.

Ali 1

Sans un seul mot, les artistes réinventent la danse après une triste redistribution des cartes défavorable. A la manière de Django Reinhardt, ils transcendent la discipline. Dans une esthétique et une grâce absolues, ils nous proposent une véritable tranche de vie, pour dépasser le vide laissé par la maladie.

Du 18 février au 1er mars au Théâtre National (http://www.theatrenational.be)

Tarifs : de 11€ à 20 €

Durée du spectacle : 1h15

Nous sommes pareils à ces crapauds qui dans l’austère nuit des marais s’appellent et ne se voient pas, ployant à leur cri d’amour toute la fatalité de l’univers

De: Ali et Hédi Thabet

Avec : Artémis Stavridi, Mathurin Bolze et Hédi Thabet

Direction musicale : Sofyann Ben Youssef

Musiciens : Stefanos Filos, Ioannis Niarchos, Nidhal Yahyaoui, Sofyann Ben Youssef

Ali

De et avec : Mathurin Bolze et Hédi Thabet

Musiciens : Stefanos Filos, Ioannis Niarchos

Pour de plus amples informations : http://www.theatrenational.be

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Curieuse, spontanée, enthousiaste et exigeante, j'aime aller au théâtre et j'aime raconter ce que j'y vois, que j'ai aimé ou pas!

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