AMOUR de Michael Haneke

Certaines mauvaises langues diront que Haneke a définitivement les faveurs du Festival de Cannes. Après le Grand Prix en 2001 pour LA PIANISTE, le Prix de La Mise en Scène en 2005 pour CACHE et 3 ans après le RUBAN BLANC, Michael Haneke remporte à nouveau la célèbre Palme d’Or avec AMOUR, un film à la fois touchant et bouleversant sur un couple d’octogénaires confronté à la maladie et à la fin de vie.

Si le reste du palmarès a plutôt divisé et suscité quelques critiques, AMOUR, lui, malgré ce qu’on en dise, n’a pas volé sa Palme, tant il reste LE film de cette 65ème Edition. Il reste certainement l’un des films les plus forts, ayant même suscité selon Nanni Moretti «la plus grande émotion» au sein du jury. Elu à l’unanimité, le film aurait également mérité selon son président un Prix d’Interprétation si du moins le règlement l’avait permit, celui-ci interdisant à tout film palmé de recevoir d’autres récompenses.

Si le film marque le retour à Cannes de Michael Haneke, en compétition pour la dixième fois, il marque aussi et surtout le grand retour de deux acteurs de légende ; Jean-Louis Trintignant, 81 ans, absent du grand écran depuis plus de 10 ans, et qui revient dans le rôle poignant de Georges, mari amoureux et dévoué face à sa moitié qui perd peu à peu la mémoire. À ses côtés Emmanuelle Riva, 85 ans, inoubliable interprète de HIROSHIMA MON AMOUR de Resnais, incarne Anne victime d’un accident vasculaire cérébral, réduite progressivement à une dépendance totale. Cette année encore, le grand habitué de Cannes, frappe fort avec un film magnifique et malgré un sujet difficile.

AMOUR est un huis-clos qui nous plonge dans le quotidien de ce couple, prisonnier de leur appartement (comme un tombeau) touché par la maladie, l’agonie, la dépression, les délires, la mort qui guette… Tel un tabou, propre à nos sociétés occidentales et à la tyrannie du jeunisme, force est de constater que peu de cinéastes abordent vraiment le thème de la vieillesse ou de la mort au cinéma. Les personnes âgées restent ainsi plutôt discrètes du grand écran comme une sorte de déni de la part de cet art voué essentiellement au glamour. Image trop douloureuse, peut-être, notre cinéma européen occulte une image considérée comme peu montrable. La maladie d’Alzheimer, pourtant réalité sociale, reste absente du grand écran. Si il n’est pas de très bon ton de montrer des personnes vieillissantes à l’écran Haneke franchit le pas et ose.

Trintignant et Riva, deux acteurs connus du public depuis leur jeunesse, participent de l’universalité du sujet. AMOUR n’est certes pas un film facile, c’est même un film qui pourra en déranger certains, faire pleurer d’autres, abordant de front ces thèmes plutôt tabous de la vieillesse, la déchéance ou la mort. Mais rappelons-le, la tradition de Cannes n’est-elle pas de présenter des œuvres qui font débat?

Certes, d’emblée, personne n’a vraiment envie de voir un film comme AMOUR, un film sur la mort et la vieillesse signé par la maître de la violence, mais pourquoi s’infliger ça, me direz-vous? Tout simplement parce que ce film est un chef d’œuvre, une ode à l’amour qui ne vous laissera pas indiffèrent et qui réussit, sans jamais aucun pathos, voyeurisme ou complaisance, à aborder la vieillesse dans ce qu’elle a de plus laid mais de plus beau aussi, lorsque L’Amour et la Mort ne font plus qu’un.

La musique joue ici un rôle capital comme dans la plupart des films du cinéaste autrichien (voir LA PIANISTE). Georges et Anne, unis pour le meilleur et pour le pire, partagent une passion commune pour la musique. Ici, de manière très symbolique, elle représente la Vie. Le film (construit à la manière d’un morceau de musique) débute avec elle, par un concert de musique classique (un long plan-séquence) auquel assiste ce couple d’octogénaires, professeurs de musique à la retraite, venu applaudir l’un de leurs anciens élèves. Alexandre Tharaud, le célèbre pianiste français, y joue son propre rôle et interprète Schubert ou Beethoven que vous n’écouterez certainement plus de la même manière après ce film. Lorsque Anne se retrouve en chaise roulante, privée d’une partie de son corps, c’est la musique et le pianiste qui vient à elle chez elle.

Après la musique, il y a les silences. Quand Anne ordonne à Georges de couper la musique, elle exprime son désir de ne plus vivre. La musique laisse alors la place au silence et à la mort. Ce film marque clairement une rupture dans la carrière du cinéaste autrichien qui signe ici un film pudique, délicat, sensible et (pour une fois) nous épargne toute cruauté, perversité ou autre manipulation. Dur, c’est ce à quoi l’on pourrait s’attendre quand on va voir un film de Haneke. N’en déplaise à ses détracteurs, AMOUR est un film qui vous frappe droit au cœur, certainement son film le plus émouvant, à la fois utile et humaniste qui pose des questions multiples et qui alimentera à coup sûr de nombreux débats de société.

Après, plusieurs jours de festival, malgré la fatigue des nuits trop courtes, ce film participe de ces films (trop) rares, ceux qui vous enthousiasment et vous poursuivront longtemps encore. On en ressort apaisé, mieux, comme suspendu…. Cette année à Cannes, c’est l’amour et rien que l’amour, celui avec un grand A, dans ce qu’il a de plus pur, qui l’aura emporté sur tout le reste.

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Atteinte de cinéphilie aiguë, Lorraine Lambinet, fille de projectionniste, a passé son enfance dans les salles obscures. Titulaire d'une Maîtrise Arts du Spectacle et Écrits Cinématographiques, elle a touché à tous les domaines du 7ème Art aussi bien à la programmation (Festival Quais du Polar, Courts du Polar), l'exploitation (Projectionniste), la réalisation (Assistante réalisatrice) ou la production (Assistante de production long-métrage ). Aujourd'hui, elle est Directrice d'un cinéma en région parisienne.

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