André Benn: « Avec Le magicien de Whitechapel, j’ai douté de moi à chaque instant »

Londres, 1887. Jerrold Piccobello, magicien parmi les plus prestigieux du royaume britannique, se fait une nouvelle fois remballer d’une audition comme un malpropre. Désespéré, l’homme revient sur les lieux de son enfance, là où tout a commencé quand le célèbre Virgill Web bouleversa son destin et lui donna un métier. Bien des années plus tard, dans le théâtre ravagé de son enfance, bien après la disparition tragique de son maître, Jerrold fera une rencontre pour le moins inattendue…

Ces dernières années, Benn s’était quelque peu distancié du monde de la magie, des récits fantastiques qui ont fait sa renommée. Aujourd’hui, il revient en plein dedans avec Le magicien de Whitechapel, une trilogie et peut-être son oeuvre la plus introspective, la plus difficile aussi. Le trait n’a rien perdu de sa grâce et de sa splendeur et sied plutôt bien au décor et à l’ambiance de ce Londres de fin de XIXème où se côtoient les artistes, les tricheurs et les calèches. Ce premier acte est brillant dans sa narration ne procédant que par des flashbacks savamment orchestrés et vivants. Un grand et beau début d’une trilogie dont on a hâte de savoir plus.

Le magicien de Whitechapel Benn Dargaud toujours

Et ça tombe bien, puisqu’à l’occasion de la belle exposition qui lui est consacrée au Centre Belge de la Bande Dessinée, André Benn a répondu à mes questions. Un homme jamais en reste de sourire et de blague. C’est sans doute ce qui rend sa rencontre éminemment sympathique. Ce jour-là, par un hasard qui l’est de moins en moins (les retards des trains de la SNCB), j’étais à la bourre. Pourtant quand je suis arrivé à la brasserie du Centre Belge de la Bande Dessinée, c’est lui qui enjoué me dit: « Excusez-moi de mon retard!« , le décor est installé, la convivialité avec. Puis comprenant que la SNCB a eu raison de ma ponctualité (oui oui!): « Ca s’arrange pas hein! Dans un an ou deux, on peut se donner rendez-vous 6 semaines après, pour être sûr d’être à l’heure. » L’homme n’a certainement pas sa langue dans sa poche. L’interview s’annonce passionnante.

Benn, vous êtes un auteur plutôt rare, donc j’ai envie de vous demander comment vous allez?

Je vais bien, pas trop mal. Je prends un peu d’âge, mais j’ai un métier qui me captive toujours autant. Pour pouvoir réaliser des romans-bds comme je fais, j’ai la chance d’avoir une maison d’édition qui me laisse travailler tranquillement, sans qu’on me voie, pendant des années. Je ne crois pas qu’en voulant être célèbre, on fasse du bon boulot. Je n’ai pas le temps de faire le clown, je dois dessiner.

Il y a des grecs (des tricheurs) dans le monde de la BD, comme dans votre nouvelle BD?

Certainement, oui.

Une BD dont la couverture est assez rouge. C’est le ton, la teinte que vous vouliez donner?

Non pas du tout. Mais c’est rouge comme le diable, l’enfer, le côté obscur, noir, rouge. Jerrold étant en noir dessus, subtilement on a les couleurs du diable.

Avec cette magnifique citation en quatrième de couverture. « Les hommes qui s’imaginent être complètement civilisés et qui croient maîtriser en toutes circonstances leurs instincts se trompent lourdement. Les êtres humains sont et resteront toujours des animaux; et ceux qui jouent avec les désirs jouent avec le feu.« 

Elle est de moi. Il faut quand même se dire que je me suis attelé à un sujet très riche et mes prédécesseurs ayant attaqué la trame du pacte avec le diable étaient de grands auteurs. Et je pense qu’il faut de la maturité pour faire convenablement les choses. Ça me rend fou car je doute de moi à chaque instant. J’aurais été rassuré d’avoir pu finir cette histoire. Ce n’est pas le cas, je suis sur le tome 3. C’est épouvantable! J’ai 45 ans de métier donc je pense savoir dessiner un peu, avoir un rien de talent. Mais le peu que je sais dessiner, je me dis que je pourrais me ramasser complètement. Même avec l’expérience et tout, on n’est rien. (Il s’emballe). Et même, comme je ne suis pas quelqu’un de modeste, ça se voit quand je dis que je ne suis rien. Sinon je dirais je suis un moins que rien. Mais de l’autre côté, je pense qu’avec mes doutes et le fait d’être dans les affres de la création, c’est une façon de se remettre en question et de tenter. Tenter de faire quelque chose de valable! C’était le bon moment, celui de la maturité.

Le magicien de Whitechapel Benn Dargaud Jeu d'enfants

Finalement, votre vision n’a pas tant évolué que ça. Déjà en 2001, vous disiez être nulle part?

Là c’était tout à fait vrai parce qu’à l’époque, je me disais que je ne savais pas dessiner du tout. Depuis, j’ai évolué, je me demande maintenant, si je sais dessiner… un peu! Mais je ne sais pas. Le doute me rend fou autant qu’il me stimule. Je peux être épouvantable avec tous les gens qui me soutiennent. Ici, on va chercher les côtés les plus sombres de l’individu. De tout le monde, de toi, de moi, de nous. Jerrold, c’est le challenge que nous avons tous.
J’ai aussi trouvé un méchant pour Jerrold, le plus redoutable, le plus grand méchant qu’on puisse trouver: soi-même. Méchant challenge qu’on doit avoir l’ambition de combattre. Et c’est moi qui dois faire le sale boulot à la place de tout le monde finalement, de plonger. De remuer le truc. C’est vraiment pénible. Avec ma manière à moi, mon humour, mon dessin qui fait passer les choses mais avec lequel il faut s’attendre à des changements. Mon dessin se met toujours au service du scénario. Mais le scénario devenant noir, mon dessin doit devenir noir. Plus noir encore. Plus sale. Car je descends dans tout ce qu’il y a de plus ignoble. Espérons que comme avec les Beatles, il y aura un album blanc, une résurrection. Est-ce que ce sera le cas? C’est encore trop tôt pour le dire.

(Pendant ce temps-là, la file devant le Slumberland du CBBD s’allonge).

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Pour quelqu’un comme vous qui dites n’être nulle part, c’est quand même incroyable de voir tout ce monde, rien que pour vous?

Bon. (il s’énerve un peu). Là, on ne va pas commencer sur ce terrain-là. Ce sont des conneries. Si tu lis par exemple Benvenuto Cellini qui réprimait tous ces cotés de gloriole.  Il disait que ce qui pouvait être important, c’était de tenir à jour quotidiennement un carnet où l’on consignerait chaque moment de la vie d’un artiste. Avec tout ce qu’on voit, de son jardin. Je ne l’ai pas fait. Mais la gloriole, non! Moi, comme les autres, j’ai envie d’un regard, une volonté d’être connu. Alors qu’en fait, ça ne sert à rien. Artiste, j’ai quand même voulu l’être et je le suis. Ce n’est pas la célébrité. Mais on a besoin d’avoir un ego, surdimensionné, de ne pas avoir de modestie. Moi, on me le dit, je ne suis pas modeste. Victor Hugo l’était aussi, il n’aurait pas fait Les Misérables sinon. Donc, on est devant des tas de contradictions. Il ne faut pas essayer d’être dupe. Ce qui est important c’est le soutien extraordinaire de gens qui sont des véritables professionnels. Qui endurent tout ce que je leur fait passer. Qui sont derrière moi pour essayer de faire quelque chose, c’est génial. Que mon bouquin soit une réussite, je l’espère pour moi. Mais pour moi l’important, c’est de le réussir, qu’il soit en adéquation avec le regard que je porte à mon métier. Le fait qu’on ne l’apprécie pas n’a aucune espèce d’importance. On peut l’oublier et moi aussi. Mais l’important, jusqu’au bout, c’est que je l’aie fait! Si c’est une réussite tant mieux. Quand j’ai fait Valentine, des gens venaient discrètement et me disaient: « André, c’est beau ce que tu as fait. » D’un côté, c’est vrai que ça fait plus plaisir que l’inverse. Mais de l’autre côté, j’étais intouchable, parce que j’étais fier de ce que j’avais accompli, j’en étais content. Et le fait de dire que je suis nulle part, c’est le seul moyen d’évoluer.
Comme je suis un bonhomme pas modeste, et que Benn c’est quand même bien, c’est quelque chose. Dans les musées, des artistes sont exposés et, si je ne suis pas si mal, j’ai quand même des pères là-bas, s’ils pouvaient être là et me dire « Écoute André, t’es quand même plus petit que nous, mais tu peux quand même prendre une petite place à côté de nous. » Je serais déjà très honoré.

Justement, dans cet album, il y a le petit Jerrold qui voit un jour débarquer ce grand magicien et qui a le déclic. Pour vous quel fut le déclic? Celui qui vous a fait faire de la BD?

Le destin. J’ai commencé à dessiner tard, à 13 ans. Ma mère m’a fait doublé une année à l’école primaire, je n’avais aucune pète, 70% et j’étais passé en tout. J’étais dans les premiers. Ma mère, voyant que j’étais dans les premiers, était déçue. Donc, elle m’a fait doubler. Ce fut magnifique. Comme je connaissais les cours, je me suis rapproché d’un gars qui dessinait. J’ai découvert le dessin et fait mon premier dessin. « Merde, je sais dessiner. » Ça ne m’a plus quitté et, à 19 ans, je publiais mes premiers dessins. On reçoit toujours le choix dans la vie. Le destin s’est mis en travers. J’avais ces 5% de don. Il restait les 95% de transpiration pour un jour, peut-être, arriver à quelque chose. À 13 ans, je savais donc ce que j’allais faire. Mais c’était malheureux, du coup, de voir des copains qui ne savaient pas encore. Pour moi, c’était fait.

Le magicien de Whitechapel Benn Dargaud Virgill Webb

Il y a eu un maître?

Plusieurs. Mais Tillieux. Quand, à 13 ans, j’ai commencé à lire des BD’s, je suis tombé sur Les yeux dans le dos de Tillieux, je n’en pouvais plus, je devais faire quelque chose comme lui. Puis le Studio Peyo, à 20 ans, les Bernard Prince avec Hermann. J’étais parti. J’ai arrêté les Beaux-Arts, très tôt.

Ce qui m’a toujours impressionné, c’est cette typographie, cette calligraphie. On sait d’emblée qu’on est dans un de vos albums.

Oui, c’est vrai, ça c’est mon truc.

On dit que dans la calligraphie, on voit la personnalité de quelqu’un. C’est vrai pour vous?

Ce n’est pas à moi à vous le dire. C’est vrai, dans la calligraphie, on voit l’individu. Je ne peux pas le dire. Dans mes romans graphiques, je me mets vraiment à poil! Je ne peux pas faire plus. Je n’en ai pas peur! Les gens me disent que c’est beau. Moi personnellement, je ne vois pas ce beau. C’est peut-être ce qui en émane? Je pense que je peux être beau quelque part avec quantité de défauts, des très mauvais côtés. Je pense qu’on me pardonne plein de choses, parce que mon coeur est bon. Et quand il y a ça, on vous pardonne beaucoup de choses. Et de l’autre côté, je ne suis qu’un pauvre bougre comme tout le monde.

La magie, il en était déjà question dans Elmer et moi

Oui, c’est vrai, je reviens souvent dans des mondes d’artistes. On m’y trouve très souvent. J’ai toujours des contacts avec des gens, des théâtres en France, je peux y passer quand je veux. Ceux-là achète des paquets d’Elmer pour donner aux ventriloques, pour les gens qui connaissent. C’est tout un milieu qui aime mon travail. Et ça tombe bien, je suis très théâtre. Je vais souvent dessiner à La Monnaie. Un bouquin devrait sortir, mais ce ne sera pas commercial évidemment. De l’autre côté, je fais avant tout ce que j’ai envie de faire, pour grandir.

Elmer Et Moi Benn Dargaud

Ce théâtre qui est fort présent, avec ce grand théâtre vestige du passé. Et ça commence dès le titre, Acte I, comme au théâtre.

De toute façon, c’est un théâtre, la vie est un théâtre. C’est tout un cinéma. J’ai déjà eu la chance de me retrouver dans un autre monde, surtout dans des festivals de quelques jours, les gens s’oublient, le temps s’arrête, on se retrouve réellement, autrement. On se libère.

Vous, vous êtes déjà passé de l’autre côté du rideau? Vous faites de la magie?

J’en fais tous les jours (avec un grand sourire). Faire de la bande dessinée, c’est de la magie pour moi.

Il me semblait bien! Magie de recréation aussi. Comment avez-vous recréé ce Londres du XIXème siècle?

J’essaie d’être précis. J’ai ma documentation personnelle. J’ai été plusieurs fois à Londres, dans les années 70 notamment. Je ramenais tout. J’ai toujours tout. Maintenant avec le net, c’est facile aussi. Mon style est beaucoup plus expressionniste. Je suis méticuleux mais d’un autre côté, certaines choses sont très fignolées et d’autres pas.

Après, certains auteurs s’attaquent à Londres et se plantent. Pour Piccadilly par exemple, au moment où je dessine Londres, la statue de Piccadilly n’était pas encore là! Je n’allais pas dessiner la statue de l’archer! Et donc je redessine aussi la Tour de Londres, pas encore finie, en pleine construction. A ça j’accorde de l’importance. Après, ce n‘est jamais qu’une toile de fond.

Le magicien de Whitechapel Benn Dargaud Piccadilly Circus

Par contre, pour le théâtre, tout est tronqué. Une fois dedans, on se retrouve dans l’intérieur qui est plus ou moins l’intérieur de la Monnaie. L’extérieur, et l’arrière, c’est le théâtre du Parc à Bruxelles, aussi. On est dans l’illusion, la manipulation et Jerrold se fait manipuler comme moi je vous manipule carrément. Et au bout du compte, celui qui se fera peut-être le plus manipuler de tous, c’est moi.

Le magicien de Whitechapel Benn Dargaud théâtre abandonné

Vous vous surprenez?

Oui, ça aussi c’est dedans. C’est très important. Même en se connaissant! C’est très erroné de croire se connaître complètement. À moins de faire l’approche comme moi je le fais et de se donner la peine d’aller jusqu’au bout. Sinon, à un certain moment, vous arrêtez. Des choses comme Shakespeare, To be or not to be, lorsqu’on a des problèmes, c’est en n’agissant pas qu’on agit et que c’est en agissant qu’on n’agit pas. Je vous ai peut-être perdu.

Une autre dimension importante, c’est le langage, les expressions utilisées qui viennent d’un autre temps.

Il y a un compromis entre le langage que j’utilise et celui des auteurs du XIXème siècle. Ils ont un phrasé, une façon de faire, c’étaient des vrais écrivains. Attention, je ne pense pas écrire mal. Mais il fallait un compromis avec un texte donnant l’impression d’une certaine époque mais qui ne le soit pas non plus. Je ne devais pas parler comme un rappeur. Ca ne devait pas être trop moderne tout en apportant une modernité.

Finalement, ce pacte avec le diable, on n’en sait pas encore grand-chose. Le papier est signé, on attend la suite.

Le Diable, il va changer, il va prendre une forme bien à lui avec un nom à lui, que j’ai changé par rapport à l’argo. C’est toujours le mal qu’on a en soi. Le personnage en lui-même combat tous ses démons qui prennent des formes différentes. Si tu veux jouer avec tes désirs, tu joues avec le feu. Fais gaffe, ça va devenir rigolo. La suite est pour septembre!

Benn, Le magicien de Whitechapel Acte I: Jerrold Piccobello, Dargaud, 64p., 15,99€

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Cultureux vorace et journaliste avide, je me promène entre découvertes et valeurs sûres, le plus souvent entre cinéma, musique et bandes dessinées mais tout est susceptible d'attirer mon attention :)

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