Andrea Kiss, une artiste du visuel : interview

Andrea Kiss a ceci de particulier qu’elle parvient à mettre des mots sur ses images. La grandeur de cette artiste, car il s’agit bien d’une artiste et non d’une banale photographe, est de rendre ses lettres de noblesse à cet art « mineur ». La singularité de ses fulgurances est d’arriver à raconter une histoire avec des mots. Non, ce n’est pas une photographe, ce serait trop simple ! Depuis bien longtemps la photographie est en déliquescence. A-t-elle un jour été dans un autre état ?

Depuis l’apparition des premiers daguerréotypes, la question de la place de la photographie dans l’art a souvent créé la polémique. Du peintre Paul Delaroche qui en 1839 aurait déclaré : « À partir d’aujourd’hui, la peinture est morte… », à Baudelaire, à qui l’on doit cette sublime réflexion qui aujourd’hui encore devrait soulever de passionnantes questions aux photographes auto-proclamés :

«Je crois que l’art est et ne peut être que la reproduction exacte de la nature (une secte timide et dissidente veut que les objets de la nature répugnante soient écartés, ainsi un pot de chambre ou un squelette). Ainsi l’industrie qui nous donnerait un résultat identique à la nature serait l’art absolu. » Un Dieu vengeur a exaucé les vœux de cette multitude. Daguerre fut son messie. Et alors elle se dit : «Puisque la photographie nous donne toutes les garanties désirables d’exactitude (ils croient cela, les insensés !), l’art c’est la photographie ».

À partir de ce moment, la société immonde se rua, comme un seul Narcisse, pour contempler sa triviale image sur le métal. Une folie, un fanatisme extraordinaire, s’empara de tous ces nouveaux adorateurs du soleil.

(Salons 1859) Charles Baudelaire, Lettre à Monsieur le Directeur de la Revue française sur le Salon de 1859, Juin-Juillet 1859, in Œuvres Complètes, Ed. Gallimard, Bibliothèque de La Pléiade, 1968, pp. 1033-1036.

À elle seule, Andrea Kiss répare des siècles de médiocrité photographique. Ses photos dépassent l’image pour atteindre des niveaux que seul le langage peut atteindre. Chez elle le reflet n’est pas vain, il est puissant, il nous parle. La superficialité des photographes d’aujourd’hui a réussi à décrédibiliser la photographie au point de la rendre médiocre. Andrea Kiss la venge par son acuité, sa rigueur et sa détermination pendant que les fossoyeurs de la photo contemplent le reflet de leur détestable prétention.

Que voit-il ? Il l’ignore ; mais ce qu’il voit le consume ; la même erreur qui trompe ses yeux les excite. Crédule enfant, pourquoi t’obstines-tu vainement à saisir une image fugitive? Ce que tu recherches n’existe pas ; l’objet que tu aimes, tourne-toi et il s’évanouira. Le fantôme que tu aperçois n’est que le reflet de ton image ; sans consistance par soi-même, il est venu et demeure avec toi ; avec toi il va s’éloigner, si tu peux t’éloigner.

Ovide, Les Métamorphoses, III, page 120 (folio classique).

Pouvez-vous vous présenter brièvement ?

Je suis Andrea Kiss, une artiste du visuel.

Que signifie la photographie pour vous ?

Prendre des photos, c’est la célébration de la joie pour moi. Je crée mon propre journal intime à travers ma vision.

Pourquoi avoir choisi cet art spécifique pour vous exprimer ?

Je parle le langage du visuel. La photographie est un mécanisme relativement rapide de production d’images. Actuellement, j’interprète mes pensées à travers la technique de la photo.

À qui vous référez-vous concernant votre art ? Avez-vous un mentor en particulier ? Quelles sont vos influences, que ce soit dans le domaine de la photographie ou dans d’autres domaines artistiques comme la peinture, le cinéma, la littérature, etc. ?

Des personnalités fortes ont marqué mon art – des visions particulières, des approches individuelles. Il y a toujours quelque chose d’autre qui attire mon attention, quelque chose qui résonne en moi dans un moment particulier. Le point de départ reste toujours moi, moi-même. Une couleur peut-être va induire un long procédé de création – et il peut arriver que cette couleur ne puisse être trouvée dans les images produites. La couleur a un gros impact sur moi, me motive, m’exhorte à travailler, appelle les images – c’est son rôle, et c’est comme ça qu’elle le remplit.

Comment travaillez-vous ? Comment créez-vous les magnifiques photos que l’on peut voir sur votre page Facebook ?

La tranquillité est essentielle dans mon travail. J’adore être seule. Je ne me précipite jamais à la recherche de thèmes dans la nature ou en ville. Je vis ma vie et mes activités privées définissent mes thèmes. Je retiens les moments de ma propre vie et je les présente au spectateur.

J’apparais dans la majorité de mes photos. Il y a toujours une sorte d’incertitude puisque je ne peux pas voir l’écran de contrôle de l’appareil. Je reste de l’autre côté. Les nouvelles idées viennent souvent accidentellement.

Retouchez-vous vos photos ?

Du travail supplémentaire est nécessaire, principalement couper et modifier la couleur. Retoucher les photos peut parfois être utile, quand je veux par exemple dissimuler une prise électrique qui me dérange.

Avez-vous des événements prévus ? Une exposition peut-être ?

Je voudrais avoir beaucoup d’impressionnantes expositions, et pas seulement à Budapest. J’ai l’intention de continuer ma série de portfolios. Le succès du premier volume, publié en 2015, m’a motivée. Je travaille aussi avec des éditeurs. Je suis vraiment honorée quand ils commandent une photo pour une couverture. S’ils trouvent que l’une de mes photos peut convenir pour illustrer un texte littéraire, je sens en moi que je peux éveiller l’intérêt pour également illustrer des textes que j’aime lire.

Retrouvez la talentueuse Andrea Kiss et ses photos sur sa page Facebook !

 Interview traduite de l’anglais par Morgouille

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Comédien, metteur en scène et réalisateur travaillant pour l'asbl La Roulotte Théâtrale. Passionné de cinéma, de théâtre et de littérature, j'ai des projets plein la tête !

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