Apocalypse bébé, voyage dans une époque égarée

Il en fallait du culot, à Selma Alaoui, pour adapter Apocalypse bébé, le roman de Virginie Despentes, couronné en 2010 par le prix Renaudot. Et cette ambition paie, tant cette intrigue électrique et ironique, pensée comme un road-movie mettant en scène « la génération vide-merde » passe bien à la scène.

« Apocalypse bébé, c’est une série de portraits de gens qui n’ont pas des problèmes moraux, mais plus des problèmes d’impuissance, pas au sens sexuel, mais l’impuissance à faire des choses », expliquait Virginie Despentes à la sortie de son livre. Sorte de caléidoscope social et sexué, la création du Collectif Mariedl est fidèle à l’œuvre originale : elle mêle son, rythme et punk attitude.

Poursuivant une quête plutôt qu’une enquête, voilà que surgit Lucie Toledo, la trentaine bien tassée, employée et mal payée d’une agence de détectives privés. Apathique, falote, terne et sans charisme, elle est l’anti-héroïne que l’on finit malgré tout par trouver attachante. Mélanie Zucconi excelle dans ce rôle empêtré et maladroit, gênée d’elle-même et surtout de ses pensées. Chargée de retrouver Valentine, une gosse de riche compliquée et fugueuse, elle s’associe à la Hyène, barbouze baroudeuse, lesbienne et franc du collier. Marie Bos est magique dans ce rôle de dure à cuire militante, excentrique mais pertinente, qui roule des mécaniques et proclame que « y a rien qui marche comme la violence, pour bien communiquer». Mue par le désir de tirer Valentine des griffes d’un monde sans pitié et agonisant, où la lutte des sexes n’est qu’un avatar de l’universelle exploitation, sans recours et sans fin, cette folle équipée s’embarque pour une épopée mémorable qui sera le prétexte à une série de rencontres savoureuses de personnages hauts en couleur.

Il faut dire que la mise en scène de Salma Alaoui n’a pas lésiné sur les moyens ! Jouant sur le mouvement et les lumières, elle instille un vent de folie nerveuse, un trop-plein d’énergie funeste, à la lisière du surréalisme. Les créations musicales de David Defour et Guillaume Istace enrobent le propos avec une grâce délectable et viennent annoncer l’imminence de l’impact. La scénographie est à l’image de la pièce : excessive, obscène, mais toujours juste. La scène orgiaque à Barcelone, mettant en scène des oiseaux de nuit comme seule la fête absolue sait en créer, nous a tout simplement laissés bouche-bée !

De cette histoire de famille, haïssable comme toutes les autres, on retiendra, au-delà du propos plein d’humour et du ton enjoué et excessif, le côté éminemment politique de la pièce. Les hommes sont veules et lâches, ils agissent sans conscience, eux-mêmes jouets d’une fatalité qui les fait bourreau autant que victime. Les femmes se révoltent et refusent d’endosser ce costume de superwoman élimé pour sauver ce monde sans douceur ni dignité. Et c’est sur cette commune inhumanité, sur ce terreau riche de secrets avilissants, d’amours vendus et achetés, de frustrations honteuses, de désirs déballés, de convictions piétinées, de fantasmes refoulés que s’enracineront les mécanismes qui les broieront tous, inéluctablement.

Qu’importent Al Qaida et l’opus dei, ce ne sont là que les oripeaux du mal de vivre qui amorce la chute.

Apocalypse bébé jusqu’au 25 mars 2017 au Théâtre Varia
Avec: Marie Bos, Maude Fillon, Florence Minder, Achille Ridolfi, Eline Schumacher, Aymeric Trionfo, Mélanie Zucconi
Texte: d’après le roman Apocalypse bébé de Virginie Despentes
Adaptation et mise en scène: Selma Alaoui
Durée: 1h50

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Curieuse, spontanée, enthousiaste et exigeante, j'aime aller au théâtre et j'aime raconter ce que j'y vois, que j'ai aimé ou pas!

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