Arthur H caresse le cool jazz de sa volupté

Il était une première fois. Ce soir du samedi 14 septembre, je suis allée pour la première fois seule à un concert. Je ne pouvais pas le rater. La famille Higelin fait partie de ma vie depuis plusieurs générations. C’est la famille. J’ai grandi avec Jacques et j’espère avoir la même énergie que lui à l’âge qu’il a maintenant.

Et puis il y eût Arthur. Il y a déjà 23 ans, quand je découvris son album éponyme, j’ignorais qu’il était le fils de. Un disque teinté d’un jazz langoureux à l’instrumentation parfaitement calée , des mini-films, des voyages poétiques en musique, une voix chaleureusement rocailleuse et des paroles ciselées eurent tôt fait d’avoir raison du coeur de la poète en fleur de 12 ans que j’étais. Un cocon jazz tout cosy que ce premier album en forme de minéral chargé d’une précieuse énergie.
Depuis il fait partie de ces artistes que je ne me lasserai jamais d’écouter. Hier soir, il jouait à la Cité de la Musique dans le cadre du festival Jazz à la Villette. Ambiance.

Ce soir j’ai rendez-vous avec mon amoureux poético-musicien platonique. Je voulais arriver tôt pour avoir une bonne place. Chose vaine puisque mon étourderie me conduisit jusqu’à la grande halle où le quintette du fameux Kenny Garrett s’apprêtait à jouer. Refoulée à l’entrée, donc. Demi-tour. D’un pas pressé je fonce entre les gouttes de pluie pour arriver à bon port. J’entre dans la salle, y lance un coup d’oeil rapide et me jette sur l’un des rares fauteuils encore libres. On joue à guichets fermés: 900 places. Je préfère les petites salles. Mais je regrette que l’on n’ait pas pensé à retirer quelques sièges devant la scène, des fois qu’on aurait envie de danser.

Atmosphère feutrée donc.
Le public est-il là pour Arthur H ou pour le jazz? Sans doute un peu des deux. Le pianiste et chanteur vient renouer avec ses premières amours: le jazz. Même si j’aime tous ses albums, admirant sa folle créativité et ses circonvolutions musicales, je crois que son premier opus restera celui que j’aurai le plus écouté.

Retour à la salle… Bottes noires vernies, minuscule robe de dentelles. Ma voisine de droite s’est-elle faite belle pour l’artiste? A part deux têtes blondes traînées là par leurs parents, peu de « jeunesse ». La new génération bouderait le jazz? Sur la scène: piano, contrebasse, cuivres et batterie attendent que les musiciens s’emparent d’eux pour faire vivre les mélodies si libres s’écoulant de l’inspiration des jazzmen…
Les voici. Arthur H tout de gris vêtu et chapeau fétiche (?) à bords étroits, partage la scène avec quatre musiciens très talentueux: Laurent Bardainne au saxophone et claviers, Raphaël Chassin à la batterie et aux percussions, Marcello Giuliani à la basse et contrebasse et Fabrice Martinez à la trompette n’ont eu que deux jours pour répéter leur set. Ils ont su porter loin leur public dans une bulle vaporeuse au goût de swing.

Le groupe attaque au son de Quai n°3. La ligne de basse en phase avec le piano s’élance, suivie des cuivres brillants pour nous plonger dans l’ambiance. Je n’ai quasiment aucune culture en jazz mais j’y suis très sensible. Et « y a pas à tortiller », le jazz c’est mieux en live. C’est une musique trop libre pour être « figée » sur un disque. Une musique qui a un besoin perpétuel de s’explorer, d’emporter loin ses musiciens dans des univers qu’eux-mêmes ne soupçonnent pas.

Arthur H – Quai numéro 3

Arthur est heureux. Heureux comme « quand on ouvre une vieille penderie et qu’on y voit tous ses costumes à paillettes du temps où on était le roi du disco. » Il a remis sa peau de jazzman et ce soir « tout est comme avant ».
Pendant qu’il chante sa Sorcière bleue (comment Dieu a-t-il pu créer une si jolie créature?…) ma voisine courtement vêtue a des vapeurs!… Il faut dire qu’Arthur a une aura sensuelle exacerbée qui en touche plus d’un(e). Un coup de chapeau pour le sublime solo que nous livre Marcello Giuliani à la contrebasse.

L’idée du Cool Jazz lui est venu suite à la lecture d’un fait divers, où un homme avait tué sa compagne avec sa guitare. « Je trouvais ça fascinant, il avait du la séduire avec sa guitare, et puis voilà, elle a peut-être fait des trucs qu’il ne fallait pas faire! Un instrument de musique c’est la paix, c’est l’amour! Mais on peut aussi tuer avec », dit-il en souriant. J’adore Cool jazz, qui monte tout doucement. Cette atmosphère ambiguë, inquiète et tendue mais à la fois douce, avant l’explosion. L’occasion d’un merveilleux solo de trompette par Fabrice Martinez. Avec le jazz, une chanson peut s’étaler, partir dans toutes les directions. C’est bon.

Voyage au pays des rêves jazzys Arthur H a l’art de faire plonger spontanément son public dans un univers en quelques mots et notes seulement. D’un instant à l’autre, il nous fait passer du monde d’un trompettiste exaspéré à celui de la course-poursuite effrénée d’un aveugle au volant.
Il est un facétieux poète, un conteur, un passeur, qui nous emmène au long de ses voyages. Il ironise sur le calme ambiant: « Bon,vous êtes tous tellement excités, ce qui se comprend, avec le musée des instruments de musique, le périph’ à côté, ça fait un peu trop: on va jouer une balade! » Puis de se dérouler le Jardin des délices,doucement érotique; avec le genre de choses que l’on aimerait qu’un(e) amoureux-se nous murmure à l’oreille… La musique s’étire tout en souplesse, féline. Des volutes de solos prennent leur envol, où chacun s’emporte dans sa bulle et explore le champ des possibles pour caresser nos sens. Piano et basse se répondent, cuivres et batterie se tournent autour, s’éloignent et se retrouvent.

Où l’on apprend que Dernière nuit à New-York city est née après la rencontre entre Arthur H et la grande Abbey Lincoln, « complètement folle, mais géniale ». La version de ce soir, émaillée de ses cuivres puissants rappelle les comédies de Broadway et les mille feux scintillants de la grande pomme. New-York dans toute sa splendeur. Laurent Bardainne fait de la haute voltige dans son méga brillant solo de saxo.

 

Voyage au fil des sens, des sons, de la poésie, voyage à NYC, périples dans un monde jazz-extat-onirique. Décidément le public est bien calme. Je ne tiens pas en place sur mon siège. Je n’ose pas me planter debout dans le couloir. Nous y sommes pourtant conviés, « la musique, c’est libre », glisse Arthur l’air de rien, mais rien n’y fait. De toutes façons, ils ne sont pas de « vrai jazzmen, parce qu’on a répété avant! En jazz c’est comme ça, si on répète on se plante, si on ne répète pas, on ne se plante pas! «  Rassurons notre poète à la folie douce. Vous n’avez rien raté. Les musiciens s’éclipsent pour laisser Arthur jouer l’un des seuls standards de jazz qu’il a réussi à apprendre aux States dans sa jeunesse

I’m waiting for the man I love.

 

Moment de grâce suspendue aux noires et blanches du piano qui résonnent. Les mains virevoltent tels des papillons, la voix et les paroles touchent droit au coeur. Le rappel les pousse à rejouer Quai n°3, histoire de boucler la boucle, et puisqu’ils n’ont pu répéter ensemble que la douzaine de chansons qu’ils nous ont offertes ce soir. Applaudissements. J’ai écrit un mini-poème au dos de ma carte de visite. Oserai-je? Mon coeur bat. C’est maintenant ou jamais! Je cours. Je ne pensais pas être si petite devant la scène. En train de saluer le public, il ne me voit pas. « Hé! Hé! », que je lance en tendant mon bras le plus possible. Un petit coup de coude de son voisin et le voilà qui s’approche et attrape ma carte d’un air surpris. « Bravo, et merci! » lui dis-je avant de filer à toute vitesse. C’est comme ça, j’aime bien le taquiner de mes mots de temps en temps. Un concert qui se termine un peu trop vite et dont tout le monde ressort en apesanteur.

Written By

J'ai commencé par faire semblant de savoir lire tant j'étais attirée par les mots. A 13 ans je me suis lancée dans l'écriture de poèmes. Plus de 20 ans plus tard, je reste accrochée aux rimes et aux mots sous toutes leurs formes.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *