Les Ateliers Claus. Musiques étranges et arts sinoques

Ateliers Claus

En avril dernier, Les Ateliers Claus annonçaient du local avec la sortie d’album de Castus, précédé du projet Monte Isola. Puis en octobre étaient bookés le groupe colombien Meridian Brothers et le duo Senyawa, venu de Java. Ces deux soirées auxquelles j’assistai attestent d’une programmation large d’esprit et témoignent de l’originalité de cette salle saint-gilloise, expérimentale, alternative, intimiste et bambocharde.

Les Ateliers Claus, la p’tite histoire

© Ivan Put

Interview de Frans Claus (à gauche sur la photo) par Nicolas Alsteen d’Agenda Magazine : « J’ai quitté Gand au début des années 90 pour m’installer à Bruxelles. J’avais besoin d’un atelier. J’ai trouvé mon bonheur (rue Crickx)Au départ, c’était mon atelier privé. Progressivement, j’y ai organisé des salons dartistes. Les gens ont commencé à parler des ateliers Claus. Le nom est resté. Les activités se sont développées » puis professionnalisées, en 2006.

« Pour moi, l’essentiel est le rituelL’envie est d’abord de créer un lieu où les gens se rassemblent pour partager une expérience commune. Par extension, on essaie de travailler sur des manifestations avec du caractère, de la personnalité. Aujourd’hui, on peut comparer l’évolution de certaines salles de concert à celle des surfaces commerciales: avant, il y avait de nombreuses boutiques de proximité, avec une âme. Désormais, on fait ses courses dans des supermarchés aseptisés où l’on consomme des articles interchangeables. Avec Les Ateliers Claus, on veut revenir au commerce de quartier. »

Nous pénétrons dans une salle brute faite de béton, sobre et sombre. Ambiance garage, rouge à l’honneur, bières peu chères, prix d’entrée accessible. Le public est à la fois élitiste pédant et populaire attachant, je n’ai pas encore bien compris.

A l’étage, une salle entièrement faite de bois, aux murs percés de façon régulière et d’un bas plafond, permet une bonne acoustique. Le sol moquetté et jonché de tapis persans rend l’espace chaleureux. Dédié aux performances comme aux enregistrements, ce studio accueille des résidences ou encore permet l’existence d’un label-maison.

Les Ateliers proposent des projections de films et accueillent des expos. Sort des locaux une gazette artistique, gratuite. L’oeuvre d’un artiste apprécié de Tommy De Nys (programmateur, chargé comm à droite sur la première photo) et de Frans se voit imprimée sur affiche, repliée en journal, et distribuée dans la région.

Castus, du rock belge instrumental : loquace et intelligent

© Serge Giotti

Sept artistes nous propulsent au nirvana de la guitare. Entre le bassiste et le batteur, cinq guitounes. A chacune un jeu singulier. A chacune son propre timbre. Nonobstant, essayez de suivre une ligne. Pas évident. Tout s’entrecroise avec complexité et subtilité. Castus nous perd dans un joyeux patchwork.

Sans jamais de redites, Cédric Castus et ses comparses explorent un rock loin d’une prétention à la virtuosité. Doigtés véloces, en vrai on s’en fout un peu, non ? Il y a autant d’apparitions et disparitions des protagonistes qu’il n’y a de pédales, et là il y a maîtrise. Ils échafaudent avec brio des compos fraîches et entraînantes, nagent entre les bruits de gadgets farfelus. Cédric parle de sa musique comme de trips cinématographiques. Il est certain que dans cette musique se dessinent des paysages, avec perspectives et volumes.

Tel un antiquaire du son, Cédric accumule un précieux brol. Boîte-à-meuh, fouet électrique à cappuccini, canard en plastique, sifflet de foot, sèche-cheveux, ballon gonflable, aboiements de chien, cris de terreur, de journalistes sortis de vielles radios : Castus donne corps à des objets anartistiques.

Canons, autres superpositions et structures sont intelligemment construits. On m’a parlé du groupe avant que je ne le découvre comme d’un rock mathématique. Je trouve le terme adéquat. Ce n’est pourtant pas une musique casse-tête du tout (contrairement aux maths). Pour ce troisième album, Orca, on note que le sextet bruxellois en a encore à dire et que les mélodies ne se fanent pas. Je préfère tout de même les précédents albums que je vous invite à écouter : Madona (2010) et Megalo (2013).

Dates : tournée en Allemagne début janvier, cliquer ici / Ecouter aussi : Battles

Monte Isola, folk minimaliste : entre marées chiliennes et grands lacs italiens

Myriam Pruvot est chanteuse plasticienne française, basée à Bruxelles. Son projet solo s’inspire de ses moments passés au Chili. Vagues s’entrechoquant, conversations chuchotées, grincements de bois, souffles de bateaux : le Land Art mis en musique révèle un univers aquatique. Tel un carnet de voyage, l’artiste nous invite à un itinéraire évanescent aux tonalités baroques, un poil déprimant.

L’album Niebla est sorti en 2013. Malgré des techniques vocale et contrapuntique de qualité indiscutable, je trouve les compos fades, voire faciles. Les morceaux emploient des matériaux intéressants. Je ne parviens cependant pas à sentir de matière.

Meridian Brothers, dans une jungle colombienne colorée : de la cumbia psyche

© Nataly Guzmán

Octobre, les Meridian Brothers montent sur la petite estrade du Claus. Ils sont restés dans les années 70 endossant un look hybride hippie-discoChemises de satin éclatantes et pantalons pattes d’éléphant annoncent la couleur. Des images de forêt tropicale, parcourue sous ecsta, sont projetées sur l’écran de fond. Warning-cliché, les musiciens ne prennent pas de drogues. Jamais eu besoin quand on détient la fantaisie. Le voyage est entamé et l’Atlantique traversé dès les premiers coups à la campana, cloche sans laquelle la salsa n’existerait pas. Pitreries musicales : les chansons complètement barrées sont pleines d’auto-dérision. La voix masculine a subi un harcèlement à l’hélium ou est trafiquée comme dans une émission d’enquête policière. On rugit, on meugle, et chaque instrument passe à la douane des logiciels informatiques déformants.

Les textes emploient un espagnol littéraire poétique. Des histoires un peu loufoques sur fond de tragédie populaire nous sont contées. Tel des zombies, tout le monde est hypnotisé par la reverb usitée à foison, l’écran fleuri psychedédéliqueles distorsions et modulations virulentes. Ça goûte un peu le funk. Je songe au berceau africain de la salsa qu’est Cotonou et à ce CD d’anthologie que j’ai chez moi. Dépoussiérés, les enregistrements d’époque s’effectuaient avec les moyens du bord. Les ondes des synthétiseurs – comme ivres – vacillent, les cuivres semblent essoufflés et les guitares désaccordées. Dans une nostalgie de la génération K7 et vinyles et dans une pleine culture de la fête et du collectif, Meridian Brothers se joue bien du faux.

Le boogaloo n’est pas mort et ces vallenatas et cumbias hyperactives, urbaines comme paysannes, éprises d’un délire contagieux, sont restées trop longtemps au soleil. Le chanteur, Eblis Alvarez, est le fondateur du groupe. Egalement membre de Frente Cumbiero et – par extension – d’Ondatropica, il est devenu une figure incontournable en Colombie, qui « nique l’académisme. »

Ecoutez aussi : plus sage et prévisible Chicha Libre, plus rap et techno leurs compatriotes Systema Solar.

Senyawa : avez-vous déjà vu du hardcore indonésien ? Maintenant oui !

Incroyable découverte, le concert de Senyawa a été époustouflant. Les deux artistes javanais Rully Shabara et Wukir Suryadi explorent, sans craindre la transe-piration-grosse-goutte (ohoh), les contrées très métissées du néo-tribal et d’un métal spirituel. D’une part, le chanteur épate tant ses techniques semblent infinies et inépuisables : lyrique, hardcore, hindou, boudhiste, vibrato plus plus, largissime ambitus. D’autre part, l’instrumentiste joue avec frénésie de cette lance en bambou confectionnée maison. Elle rappelle les instruments de musique rustiques des campagnes. L’objet inventé par Suryadi lui-même a l’avantage d’être à la fois percussif, harmonique, et mélodique.

A la fois héritier direct du folklore national et avant-gardiste ouvert sur le monde, le duo s’est formé en 2010. Le live est intense. Je songe « en voilà qui en ont dans le froc ». Vous, vous êtes claqué(e) sur place, tandis que Shabara-gangster ôte sa veste en cuir, montrant son torse nu orné de tatouages. Il lève virilement un poing serré et se cogne violemment – de l’autre – la cage thoracique. L’instrumentiste, le dos tout courbé dans l’abandon, se noie dans ses cheveux longs et noirs. Vous ressortez de cette catharsis bouches-bées et tu(e)s.

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En Belgique depuis 2 ans, je suis passée par différents paysages culturels bruxellois. Ce pays est fabuleux et Culture Remains est là pour nous le rappeler ! Vous me trouvez surtout dans la rubrique musique. Mon dada? Les musiques trad et électro. Mon quotidien? badminton, musées, concerts, vélo, voyages, cinéma, bavardages. Je parle fort et suis un peu j'tée, mais si vous me lisez, ça va mieux.

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