Ay, Carmela!, une tragédie racontée avec un nez de clown

Belchite,1938. L’Espagne se déchire dans une guerre civile sanglante depuis deux longues années. Les troupes franquistes avancent fermement et viennent de prendre aux Républicains ce petit village paumé près de Saragosse, emprisonnant au passage une section de combattants des Brigades Internationales.

Carmela et Paulino, un couple de comédiens itinérants, jouent ici et là leurs piètres numéros de variété pour amuser les villageois contre quelques sous et un plat chaud. Ce soir, sans le savoir, ces artistes de variété ont traversé la ligne de front et se retrouvent nez à nez avec les soldats franquistes. Malgré eux et avec les moyens du bord – si nous pouvons appeler cela des moyens –, ils vont devoir animer un spectacle grotesque et improvisé en l’honneur de la « libération » de Belchite et de la « grandeur » de l’Espagne « impérialiste ».

Un chant à la résistance

La tragédie est inéluctable. Paulino, effrayé, se soumet sans hésitation, lâche comme il est. Mais c’est sans compter sur Carmela, sa langue déliée et son instinct impulsif et irrévérent. Dans un élan d’empathie irréfléchie pour les prisonniers présents dans le public, Carmela se dévoile triomphante en madone vêtue d’un drapeau aux couleurs républicaines et entonne fièrement « Ay, Carmela ! », un fameux chant républicain. Il faut avouer que les paroles de la chanson ne sont pas totalement compréhensibles avec la prononciation approximative de Béatrix Ferauge, mais le message n’en reste pas moins puissant et émouvant.

En un instant, le destin de ces deux pauvres êtres à la dérive bascule à jamais. Comme ont basculé des centaines de milliers de vies entre 1936 et 1939 et sous la dictature franquiste qui s’en est suivie. Comme basculent, tous les jours, les vies d’innombrables personnes dans le monde à cause de conflits qui les ravagent et desquels celles-ci n’ont jamais demandé faire partie.

Du théâtre, tout simplement. Pour ne pas oublier.

Carlo Boso, maître internationalement reconnu de la Commedia dell’arte, met en scène en toute humilité ce texte magistral de José Sanchis Sinisterra. « Ay, Carmela ! » est l’œuvre la plus reconnue de l’auteur espagnol. Un bel hommage au théâtre et à ses artistes, mais avant tout une ode à la mémoire historique et aux victimes négligées de la guerre, de toutes les guerres : des simples gens, des laissés pour compte. Ce ne sont pas des héros, ils n’ont rien fait de grand pour leur pays. Ils se sont simplement battus pour rester en vie. Et pour se souvenir.

José Sanchis Sinisterra nous rappelle l’importance de ne pas oublier les erreurs et les horreurs du passé pour s’assurer de ne pas les répéter. Ses pièces sont humaines, intimes, touchantes et saisissantes dans leur désarmante fragilité.  Un théâtre, deux acteurs, un vieux coffre et un public : du théâtre, tout simplement, un brin beckettien. Guy Pion et Béatrix Ferauge réussissent à s’emparer du texte et à occuper de leur corps et voix farceurs tout l’espace de la petite salle du Public, tandis que nous nous laissons emporter dans ce drôle de voyage saccadé dans le temps, dans cette « célèbre histoire tragique racontée avec un nez de clown. ».

Ay, Carmela!

Du 11.03 au 04.04 et du 05.05 au 16.05

Du mardi au samedi à 20h30 dans la Petite Salle du Théâtre Le Public, Rue Braemt 64-70, 1210 Bruxelles.

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Le théâtre est ce lieu où les consciences se rencontrent et se questionnent. Ce lieu où on rit, où on pleure, où on exprime sa colère et où on refait le monde tous les soirs.

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