La Bande Dessinée de plus en plus forte en voyages

Retour au Kosovo, l’horreur accouche d’un chef d’oeuvre

On ne dira jamais assez tout le bien qu’on pense de cette collection « Aire Libre » chez Dupuis (celle qui a édité récemment Fatale de Cabanes et Headline ou L’insurrection de Marzena Sowa, certaines des plus belles histoires de Cosey ou de Lax aussi, entre autres). Avec très peu de déchets, cette collection est une véritable ode aux talents de la BD et à des visions différentes du monde. Leur dernière parution, Retour au Kosovo, n’y fait pas faux bond. C’est un véritable chef-d’oeuvre, et ce malgré les heures fort sombres qu’elle relate: le retour véridique d’un fugitif de guerre, bouleversé par les horreurs commises en Yougoslavie, mais digne malgré tout.

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Cet homme, c’est Gani Jakupi, scénariste et dessinateur de BD à Barcelone au moment des faits de violence génocidaire qui touchent son pays, son ethnie. Étouffé par les nuits blanches, les doutes, les peurs que ses parents soient morts, effrayé par l’attitude des médias qui se servent du Kosovo comme un bout de chair donné en pâture aux audiences, pour mieux ne plus en parler le lendemain et y revenir plus tard. Et le jour où un magazine lui propose de partir en échange d’un reportage sur son retour, il ne dit pas non et s’en vole tout de suite.

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Pourtant, en BD, jamais, tout au long des 15 ans écoulés depuis, il n’a pu dessiner son histoire. Trop d’émotion, un mauvais ton employé, pas à la hauteur. Les raisons sont sans doute multiples. Toujours est-il que débarque ce formidable Retour au Kosovo, finalement dessiné par le prodige argentin Jorge Gonzalez (révélé par Chère Patagonie). Bien plus qu’un récit de vie pudique, c’est une incroyable aventure graphique qui s’ouvre au lecteur, se conjuguant avec les mots pour être à la pointe de l’émotion et de la justesse. On pense au non moins épatant, même si abordant une crise humaine autre que la guerre Un printemps à Tchernobyl de Lepage. Il y a cette même tension dès le départ, plongée dans la noirceur du prologue, comme présage du pire et du pessimisme quant à l’évolution de la situation. Les pensées d’un auteur, loin de sa famille, loin de sa patrie, de cette guerre qui n’est pas « leur douleur » (comme on peut dire en analysant les violences lointaines, ne nous concernant pas) mais « ma douleur » en quête d’oubli.

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Et puis, le voyage, la rencontre de l’espoir, résolument permis (les parents de Gani sont en vie) même s’il décrit aussi sensiblement l’atrocité de l’extermination des Albanais par les Serbes. Sans dramatiser à outrance, le dessin devient luxuriant, ardent aussi quand il est question de ces feux qui ont ravagé une bonne partie de certaines villes. Et ce périple au Kosovo devient le nôtre, on suit Gani et ses compagnons dans leur découverte du pays, dans leur enquête et les interviews et rencontres menées, enrichissantes. Avec des surprises graphiques à chaque page, un découpage transcendant, exploitant chaque millimètre de la page, et virtuose les subjugue. On est fasciné du début à la fin par ce mélange d’horreur mais aussi de splendeur (déjà parfaitement représenté par la couverture mettant en scène de jeunes joueurs de foot, insouciants, alors qu’un tank se promène au loin). Retour au Kosovo est un must, dans le sens noble du terme, de ceux qui donnent du plaisir à les lire mais enrichissent notre conscience du monde, de ses affres et de ses douleurs. Un témoignage global et intime bouleversant et pourtant souriant. À avoir absolument dans sa bibliothèque.

Gani Jakupi et Jorge Gonzalez, Retour au Kosovo, Dupuis, Coll. Air Libre, 111 pages, 20,50€


La Lune est blanche et c’en est merveilleux de réalisme humain

Deux semaines, c’est ce qu’il m’a fallu pour me remettre de ma lecture de ce fabuleux ouvrage des frères Lepage, pour trouver les mots tant cet ouvrage est prenant et marquant. Emmanuel Lepage, on le connaît depuis un paquet d’années, il nous a livré quelques-uns des ouvrages les plus fascinants de cette dernière décennie (Voyage aux Îles de la désolation et surtout, Un printemps à Tchernobyl, véritable perle parmi les perles), sans jamais faillir. Il y avait donc toutes les raisons d’attendre impatiemment ce nouvel opus, repoussant encore un peu plus les frontières terrestres de la bande dessinée, d’autant plus qu’il s’agit d’une première, la première fois qu’Emmanuel Lepage réalise un ouvrage en compagnie de son frère, François, photographe et qui avait d’ailleurs accompagné le dessinateur sur ses précédents voyages sans pour autant partager son travail dans les bouquins de son frère.

Pourtant, ça n’aurait pu ne pas se faire. Alors que les deux frères sont prévus dans l’équipe de scientifiques de l’Institut Paul Émile Victor de l’Astrolabe, navire qui les emmènera pour la base française antarctique Dumont d’Urville, en Terre-Adélie. Là-bas, les deux frères seront chauffeurs dans le Raid, convoi traversant les terres polaires sur 1200 km pour ravitailler la base Concordia. Un vent froid et d’épique à hauteur d’hommes contemporains. Pourtant rien n’est simple, les coups de téléphone se succèdent: le bateau, l’Astrolabe, celui qu’Emmanuel s’imagine insubmersible, invincible, est pris dans les glaces. Le raid pourrait bien partir sans le duo qui a placé ses projets de vie, ses fantasmes dans ce voyage au bout du monde, en pays du froid.

Comme le montre cet extrait: « 24 décembre: j’attends, avec mon rêve d’Antarctique sous un sapin qui n’existe pas, sans guirlandes, sans cadeaux sans mes enfants! (…) Les baleines et les krills fileront sans nous. (…) 31 décembre: j’ai tant parlé de ce voyage. Je l’ai tant rêvé. J’aurais tant voulu le faire partager. Notre grande aventure, notre incroyable aventure… En ce jour de l’an, je suis honteux de ne pas la vivre…. À présent, nous devons faire un choix. Partir… ou pas? Faire ensemble notre voyage… ou séparément et mettre ainsi à bas notre projet fraternel. (…) Ma peau se dessèche. Je dors mal. Je me vis comme un enfant rageur et impuissant face à un monde qui ne répond pas à ses attentes. Je voudrais que le réel ressemble aux rêves que je me suis construits. »

Il est probable que si l’aventure s’était arrêtée là, si le tandem n’avait pu effectuer ce raid déchaînant leur passion, ce livre n’aurait pas vu le jour. Heureusement cela s’est fait, quand ils ne s’y attendaient plus. Et c’est là tout le bonheur du lecteur d’être entraîné d’abord dans l’aventure de l’intime, des affres et des rages d’Emmanuel Lepage, avant de vivre la grande aventure, l’inattendu sorti de ce qui était bien planifié à la base. Car Lepage a cette force absolument incroyable de manier tous les aspects de ses récits: de ses doutes envahissant quand le voyage se trouve postposé (c’en est tragique et hilarant à la fois tant il pète les plombs) de la souffrance de la création artistique (ou de la recomposition du réel car dessiner en subissant les températures les plus faibles du globe n’est pas chose aisée) à l’aspect historique (il résume avec force et en utilisant un magnifique sépia toute l’épopée de la conquête du Pôle Sud) en passant par les portraits de ses conquérants du continent Antarctique (qui ont l’humilité de ne pas se voir en aventurier), les problèmes des voyages en bateau, où toute la prodigiosité du trait de Lepage s’exprime sur une double-page pour montrer le chahutage du bateau, ce qu’il avait déjà fait dans Voyage aux Îles de la Désolation mais qui est encore mieux rendu ici), mais aussi toute la scientificité  des opérations menées. Sans oublier les questionnements des auteurs par rapport à leurs propres arts (la justesse de la photographie, le rapport entre arts et sciences…).

Car oui ce voyage richement illustré, s’animant autant dans les détails que dans la globalité, est didactique (d’ailleurs qu’on mette les ouvrages de Lepage dans les écoles, ils parlent bien plus de l’humain et sont bien plus informatifs que n’importe quel cours) tout en étant absolument intégratif. Comme si nous aussi, simples petits lecteurs (qui n’avions probablement pas conscience des recherches hautement importantes qui se mènent là-bas par-delà les Rugissants avant d’ouvrir ce livre) étions vraiment du voyage. Et la présence des photos à côté du réalisme photographique des dessins d’Emmanuel Lepage ne fait que renforcer cette prégnance. Car, dessin et photographies se renforcent mutuellement (il ne faut pas aller plus loin que la couverture pour voir à quel point les deux se mêlent bien).

Je pourrais encore parler des heures de cette bande dessinée et de ce dessinateur, ce maître qu’est Lepage qui semble à chaque livre repousser le sommet de son art, mais j’en dirais trop et le mieux est de faire son expérience personnelle à travers sa propre lecture de cette bande dessinée qui est sans doute ce qu’on a vu de mieux jusqu’ici en terme de bande dessinée de voyage et de sa narrativité absolument parfaite (quelle maîtrise des ombres, des grands espaces et de l’intimité!) de celui-ci. Et à notre tour de nous imaginer en rêveur des glaces. Et Emmanuel Lepage de conclure: « La vie n’est pas dans les livres. Ceux qui lisent oublient parfois de vivre. Moi, de raconter, de dessiner, me permet de rendre la vie et les gens plus réels.« 

Emmanuel & François Lepage, La lune est blanche, chez Futuropolis, 256 pages, 29€.

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Cultureux vorace et journaliste avide, je me promène entre découvertes et valeurs sûres, le plus souvent entre cinéma, musique et bandes dessinées mais tout est susceptible d'attirer mon attention :)

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