La banlieue du 20 heures, une BD d’Helkarava

La banlieue du 20 heures est un album signé Helkarava, à partir d’une enquête sociologique de Jérôme Berthaut, et publié dans la collection Sociorama chez Casterman, qui vise à faire se rencontrer la BD et les résultats de recherches en sociologie, afin de créer des histoires directement en prise sur la réalité, permettant de découvrir des mondes inconnus et d’apprendre des choses en se distrayant, tout en diffusant des connaissances scientifiques qui restent souvent méconnues.

Après des albums sur l’industrie pornographique, les compagnies aériennes, la main d’œuvre corvéable à merci sur gros chantiers, des dragueurs un peu flippants, viennent de paraître un album sur les caissières de supermarché et cet album sur les JT et la façon dont les banlieues françaises y sont représentées.

Tout le monde regarde le JT, ou l’a déjà regardé, à un moment ou un autre de sa vie. En une grosse demi-heure, il permet de passer en revue l’actualité, il donne accès à une information triée, mise en forme, cadrée, fruit de choix éditoriaux, ce qui n’est pas présenté comme tel et qu’on tend à oublier en le regardant. L’intention est noble, l’utilité est avérée. Mais qu’arrive-t-il quand la course à l’audimat et d’autres considérations extérieures à la volonté d’informer de la meilleure des façons priment sur tout le reste ? Qu’arrive-t-il quand les conditions dans lesquelles les reportages diffusés sont produits obligent à prendre des raccourcis avec la réalité en se cantonnant à un point de vue particulier, ce qui revient au mieux à le rapporter sans rendre compte d’une pluralité de points de vues ou, au pire, à le présenter comme la seule vue, la seule lecture existante et/ou possible d’une situation ? Lorsque c’est le cas, peut-on encore considérer que le JT informe ?

Le sujet est d’importance, tant le contenu des JT a une large audience, qui se compte en centaines de milliers (en Belgique francophone) ou en millions de téléspectateurs (en France). Les critiques sont nombreuses, et souvent tout à fait informées et justifiées. En France, l’association Acrimed (Action Critique Médias) fait un travail de veille depuis de nombreuses années, des médias comme Arrêt sur Images ou Mediapart assurent un contre-service de qualité, tandis que, il y a à peine quelques mois, le youtubeur Usul2000 a consacré une vidéo d’une cinquantaine de minutes à cette question, qui a été vue 633 431 fois au moment où cet article est écrit. La banlieue du 20 heures contribue à ce regard critique porté sur les médias, en rendant accessible à toutes et à tous, par la BD, les résultats d’une enquête de longue haleine qui en éclaire les coulisses.

Au cœur du récit se trouve Jimmy, un jeune journaliste de 25 ans, en CDD, qui débute comme « journaliste rédacteur » au JT. Maladroit, il a peur de mal faire et galère un peu dans son nouvel environnement où les relations semblent pour le moins féroces. Au fur et à mesure, il va comprendre que pour ne pas perdre son job et pour réussir à obtenir la reconnaissance de ses pairs, il lui faudra renoncer à faire du « vrai journalisme », celui qui l’a sans doute pourtant guidé dans son choix d’études et sa voie professionnelle : pourquoi trouver des témoins de première main, lorsque l’on peut amener un contact régulier, qui s’en charge, quitte à ce que ces témoins de rien deviennent témoins ou informateurs de tout ? Jimmy va progressivement se conformer aux codes, aux façons de faire et aux modes de pensée de ce job, même s’il constate bien une série de problèmes… mais, de toute façon, que peut-il y faire, seul ?

Helkarava propose un dessin qui souligne les malaises, se focalisant notamment sur les attitudes et les visages, qui trahissent des crispations, des tensions des doutes, des formes de violences (subies et causées). L’absence des couleurs, qui est une constante de la collection Sociorama, accentue encore le trait. L’histoire est rythmée, se lit d’une traite, fait réfléchir, et documente le lecteur ; des fiches présentant les différents personnages permettent d’y voir plus clair sur le rôle et la position sociale de chacun, sur ses priorités,  son horizon et son champ des possibles. Au final,  La banlieue du 20 heures réussit le pari, annoncé en quatrième de couverture, de « décoder les dessous de notre société » et de nous apprendre « comment on fabrique l’information sur ces quartiers populaires ».

La banlieue du 20 heures, de Helkarava et Jérôme Berthaut, Casterman, collection Sociorama, 12 €, 168 p. ISBN : 9782203120068.

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Je n'aime pas parler de moi. Ce qui ne devrait pas être un problème vu que c'est peu probable que vous vouliez lire sur ce sujet. Par contre, j'aime bien écrire sur tout ce qui suscite ma curiosité, m'amuse ou m'interpelle. Parfois aussi les trucs que j'aime pas, pour vous mettre en garde, ou vous effrayer. Dur à dire.

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