La BD, passagère du voyage dans la réalité

Depuis quelques années, force est de constater que la bande dessinée a élargi son spectre dans divers domaines, se prend d’amour sur le web, intègre de nouveaux procédés graphico-narratifs. Mais elle s’est aussi donné la force du réel. Pourquoi inventer exclusivement des fictions quand on peut dessiner la réalité, mieux, en être témoin, encore mieux, en être reporter au quotidien? Comme un journaliste, comme un grand reporter mais à sa façon, en y intégrant ses expériences de vie, les rencontres probables ou improbables, son idéologie parfois, à l’encre d’un combat personnel. La BD permet désormais tout, à l’empreinte du réel, du portrait à l’autobiographie, du voyage à des lieues d’ici ou à quelques kilomètres, du climat guerrier des pays belligérants au climat convivial d’une rencontre atypique. À travers quatre ouvrages parus ces derniers mois, marquants et humains, petit panorama non-exclusif de ce que permet la bande dessinée, désormais témoin de son temps, de son époque, de son quotidien!

Voyage à l’école (LAP! tome 1 d’Aurélia Anita)

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LAP!, c’est quoi? Un cri du cœur ou d’animal, une onomatopée? Non, une abréviation d’un type de lycée, le lycée autogéré de Paris. Un lycée qui, malgré ses 30 ans, est toujours méconnu et peut toujours être qualifié d’école d’un « nouveau genre » puisqu’il permet aux élèves qui s’y inscrivent de s’autogérer. C’est-à-dire, de s’instruire au sein d’un espace de liberté, de faire ce que bon leur semble, d’assister ou pas aux cours, de participer ou pas aux activités hors-études de leur établissement. Bref une participation active de tous aux actions et aux décisions (via des assemblées chaque semaine mêlant élèves et professeurs) du lycée. Sans point non plus, mais avec une présence aux cours qui doit être assidue.

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C’est dans ce contexte qu’intervient Aurélia Aurita, jeune dessinatrice (déjà remarquée par le passé pour Fraise et chocolat notamment) qui y voit une occasion unique de revivre ses classes et surtout de repasser un bac, dont le sujet est, des années plus tard, cauchemardeux. L’idée d’Aurélia est donc d’éradiquer cette peur phobique qui hante ses nuits tout en faisant un reportage sur ce lycée au genre très particulier. De faire sa psychothérapie par le terrain, en somme.

Et reportage ou pas, l’auteur ne va pas pour autant nier son plaisir à dessiner. Ainsi, l’histoire commence comme un conte « Il était une fois… ». … l’histoire d’une grande fille qui retombe en enfance. L’histoire aussi d’un cadre idyllique qui comme partout a ses avantages et ses inconvénients.

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L’avantage avec ce genre d’ouvrage, c’est que le lecteur et l’auteur n’en savent pas plus l’un que l’autre. C’est ensemble, au fil des pages, dessinées ou lues, que chacun fait l’expérience de l’univers du LAP. Et peu à peu, la masse informe devient, au fur et à mesure de portraits et de paroles données aux acteurs de ce lycée, extrêmement familière. En même temps, Aurélia se sent de plus en plus lycéenne, de plus en plus partie intégrante du LAP, mais aussi de moins en moins critique (ce dont elle se rend compte et met en valeur très simplement).

7088546-ce-lycee-qui-apprend-l-art-difficile-d-etre-libreAvec beaucoup d’humour et à travers un dessin fluide, Aurélia Aurita fait vivre cette expérience  au lecteur comme s’il la vivait lui-même, avec tendresse et réalisme. Comme une tranche de vie! On attend les deux tomes suivants avec impatience.

LAP! Un roman d’apprentissage, d’Aurélia Aurita (aux éditions Les impressions nouvelles, 142 p.)

Voyage à l’usine (Johnson m’a tuer de Louis Theiller)

Johnson Mathey, Johnson Mathey, Johnson Math…, Johnson m’a TUER. Tuer socialement, comme des milliers d’entreprises, d’usines, de multinationales le font pour aller chercher des paradis dorés ailleurs où la main d’oeuvre sera moins chère et le bénéfice, maximisé. L’idée même fait frémir. L’idée, même, est devenue réalité, dans les journaux, dans les discours syndicaux, dans la bouche des ouvriers révoltés par si peu de considérations. Et désormais en BD avec Johnson m’a tuer (pas de faute mais une référence à l’épitaphe criminel « Omar m’a tuer ») de Louis Theiller.

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Louis Theiller n’est pas un auteur de bande dessinée né. Durant des années, à peine s’est-il intéressé au Neuvième Art. Et le dessin, s’il l’a étudié, il n’en a pas fait une profession. Non, depuis 2007, il est employé dans l’usine bruxelloise de Johnson Matthey (une des cent plus grandes multinationales anglaises, leader mondial de l’exportation de platine et autres métaux précieux). Ou plutôt… il était employé, car le 31 janvier 2011, à 14h28 (c’est fou comme dans les moments les plus sombres, les heures sont retenues et les aiguilles arrêtées), le couperet tombe: Johnson Matthey se prépare à prendre ses cliques et ses claques et à s’en aller, sans prévenir, sans signe avant-coureur tant l’antenne belge est vue comme très performante. Pourquoi alors? Pour l’argent, pour augmenter des bénéfices pourtant gigantesques, en payant des employés moins coûteux… en Macédoine. Et laissant en Belgique, 300 employés (et 1000 personnes concernées) dépités et révoltés, en état de mort professionnelle.

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Pourtant les hommes sont décidés à se battre, en manifestant, notamment. Ou à la force du crayon et du papier comme Louis Theiller. Ancien étudiant de dessin ne l’ayant jamais beaucoup pratiqué, il retrouve sa vocation et décide de décrire, de chroniquer la vie au jour le jour de cette usine au bord du précipice.

D’abord sur un blog (toujours en ligne) puis via des tomes/feuillets distribués toutes les trois semaines au sein de l’usine et pour être visible des médias. Et même si le crayon n’a pas dessiné un avenir meilleur pour cette usine, il n’en reste pas moins un formidable témoignage du combat d’un groupe d’hommes contre la folie ordinaire des magnats en quête de bénéfice absolu. Au fil des cases, c’est un récit différent de ceux relayés par les médias (qui, si les murs ont des oreilles, n’ont pas accès au coeur de l’usine et font parfois courir de fausses infos, comme la prétendue séquestration des dirigeants anglais) qui est dessiné: l’histoire d’un homme au plus près de la crise qui le menace lui et sa famille, la mise en place d’actions solidaires, des manifestations, les tentatives de part et d’autre de se soudoyer, etc.

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Si le dessin témoigne du peu d’expérience de Theiller dans le domaine (ce qui est loin de déforcer l’oeuvre, que du contraire), l’important est surtout l’empreinte que laisse l’ouvrage, forte et intense, bouleversante. L’empreinte d’hommes qui n’avaient demandé qu’à travailler, jusqu’au bout, pour un monstre d’entreprise qui pourtant était leur vie et qui, finalement, ne leur a rien laissé! Un témoignage essentiel.

Johnson m’a tuer, de Louis Theiller (chez Futuropolis, 95 p.)

Voyage entre présent et passé (La fantaisie des dieux/Rwanda 1994 d’Hippolyte et Patrick de Saint-Exupéry)

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Le Rwanda, tout le monde en connaît la tragédie, l’a retenue, mais pour combien de temps? 1994 c’est loin, qu’en reste-t-il? Et d’autres cruels événements en prendront la suite, sans doute est-ce que veut le destin de l’Histoire? D’où l’intérêt des écrits et notamment de cette bande dessinée La Fantaisie des dieux de Patrick de Saint-Exupéry et Hippolyte. Le premier est grand reporter, journaliste et créateur de la célèbre revue XXI, le second s’est tracé une belle voie entre adaptations de fictions littéraires (Dracula de Stoker ou Le maître de Ballantrae de Stevenson), d’adaptations de contes, ou de reportages en BD (L’Afrique de papa ou le présent ouvrage). Une association entre l’érudition de Patrick de Saint-Exupéry sur le génocide rwandais (il avait sorti L’inavouable, il y a dix ans, revenant sur la présence française au Rwanda) et la connaissance de l’Afrique du dessinateur.

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Le résultat, à la hauteur du talent de ses deux auteurs, chemine entre passé et présent, entre la découverte de l’horreur en 1994 par Saint-Exupéry, les retrouvailles de survivants et la ressasse de souvenirs cruels. Le décalage aussi: entre les génocidaires criant « Vive la France », celle-ci cherchant à minimiser les faits, et les soldats sur place déboussolés sous les acclamations des assassins; entre Huttus et Tutsis; entre aujourd’hui et hier. Une période que seul Saint-Exupéry, cigarette au bec, peut décrire parmi les deux auteurs.

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Avant l’introduction d’Hippolyte, casquette vissée sur le crâne en signe de distinction, 20 ans plus tard, en terrasse, prêt à enquêter et à retrouver les témoins (déjà interviewés 20 ans auparavant) de cette triste époque: victimes ou… assassins (comme cet instituteur qui a supprimé 55 de ses élèves). Le tout enrichi de photos prises par Hippolyte.

Il résulte de cet ouvrage beaucoup d’émotion, d’incompréhension (comme dans le chef de certains formateurs militaires atterrés de voir que leur enseignement a mené à une telle horreur), de symbolisme via un dessin fabuleux suggérant plus que ne montrant, presque poétique (notamment par l’utilisation de l’eau) alors que le sang coule, fratricide. Un formidable récit à ancrer dans nos mémoires pour ne jamais oublier que, loin des yeux de l’Occident, les séquelles de cette guerre (qu’il a pourtant en partie provoquée), restent bien visibles!

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La fantaisie des dieux, de Patrick de Saint Exupéry & Hippolyte (aux éditions Les Arènes, 92 p.)

Voyage dans l’histoire (Seules contre tous de Miriam Katin)

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Un autre cas de la barbarie humaine souvent traité par la bande dessinée: la Deuxième Guerre mondiale. Vue et revue sous tous les angles par les autres médias, elle donne l’impression de pouvoir encore offrir une autre force de représentation. Puisqu’elle peut représenter n’importe quoi comme ce qui n’a pas été filmé, enregistré, comme un souvenir (personnel ou entretenu par procuration). D’où sa richesse et sa puissance d’évocation. Seules contre tous (sous-titré Une mère et son enfant otages du terrible destin de la Hongrie) en est l’exemple: Miriam Katin a connu la guerre par ses yeux d’enfant, arrachée du monde de la naïveté pour fuir vers des lieux moins hostiles que sa Budapest natale, durant l’année 1944. Poussée vers la sortie par la traîtrise de leur propriétaire, la mère et la fille sont obligées de commencer un périple dans le froid tout en s’abritant de la laideur humaine et criminelle.

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À travers ses moments de doutes, de renonciations, ses coups bas mais aussi ses éclaircies où la vie reprend, cette histoire est une formidable ode à la confiance en l’humanité même dans ses heures les plus sombres, moins proche du manichéisme que ce que les rumeurs ont parfois laissé penser, avec des gardes russes sympathiques et des paysans protecteurs qui vont permettre aux deux Juives de survivre.

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Si Miriam Katin a pris la peine, en 2005 (60 ans après les événements), de relater son histoire, c’est que ses souvenirs sont précieux, pour elle et pour sa propre fille qu’elle inclut dans quelques planches très lumineuses dans le New York de 1968 (« C’est si paisible ici. Les gens se sentent en sécurité, sans peur du lendemain.« ). À travers cette bande dessinée tout en traits graphiques, en obscurité pour les passages les plus durs, mais aussi en espoir. Tout en menant une réflexion pertinente sur la religion (comment croire en ce Dieu s’il est mort)? Alors, au sujet de cette guerre mondiale, quand il y en a plus, il y en a encore? Oui mais de cette qualité et avec le savoir-faire labellisé Futuropolis, on en redemande.

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Seules contre tous, de Miriam Katin (Éditions Futuropolis, 128p.)

Voyage en Afghanistan et entre les médias (Les larmes du Seigneur afghan de Pascale Bourgaux, Vincent Zabus et Thomas Campi)

Parfaitement bluffant, cet ouvrage! Pascale Bourgaux est grand reporter (officiant pour la RTBF notamment) et pendant dix ans, à quatre reprises, elle s’est rendue en Afghanistan. Toujours au même endroit, à Dasht-e-Qaleh, à la rencontre du commandant et seigneur de guerre Mamour Hasan, fidèle opposant et résistant des Talibans. Mais de voyage en voyage, Pacale Bourgaux va se rendre compte que le village est de plus en plus proche de verser dans le radicalisme taliban. Elle en fera un film en 2011 (principalement concentré sur son dernier voyage et sur cette montée du radicalisme et des doutes du seigneur de guerre, même face à un de ses fils qui le renie petit à petit) sans savoir si un jour elle y reviendrait. Elle y est retournée, plus tard, pas par avion mais par l’intermédiaire de la bande dessinée avec Vincent Zabus au scénario et Thomas Campi au dessin.

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Les deux œuvres se ressemblent autant qu’elles s’éloignent l’une de l’autre. Car cette adaptation graphique a son utilité et, si elle décline une partie du film en dessins, en cases et en phylactères, elle offre une autre vision sur l’univers contextuel dans lequel Les Larmes du Seigneur afghan a été conçu et offre un témoignage haut en couleur de ce que peut être la vie d’un journaliste dans tout ce qu’il ne peut montrer à l’écran: ses concessions, l’éloignement de sa famille, ses doutes et moments de renoncement mais aussi les liens d’amitiés tissés (ici entre Bourgaux et Hasan). La BD permet aussi à Pascale Bourgaux de se mettre en scène sans complexe, là où elle s’effaçait derrière la caméra, elle n’en a que plus de poids, elle passe de la voix off à la première personne à une incarnation de papier. Rien que sur la couverture, on la voit à côté de Mamour Hasan, debout, « en entier » et face à la caméra. Là où on n’entendait que sa voix dans le film, on voit son visage, son corps, ses émotions aussi. Un autre personnage prend de l’ampleur dans sa version dessinée : le caméraman Gary. Absent du film (et paradoxalement omniprésent, tant, sans lui, le documentaire vidéo n’aurait même pas été envisageable), il est fort présent dans le livre et montre les exigences de la caméra. Ainsi que sa présence qui coconstruit le projet de Pascale. Avec une autre dimension particulière, illustrée en une case : l’insécurité ambiante. Gary doit envoyer tous les un ou deux jours un sms à son avocate qui, si elle n’a pas de nouvelles deux jours de suite, peut déclencher le plan d’urgence.

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Aussi, alors que le film ne se passe qu’exclusivement en Afghanistan, la bande dessinée prend le parti de commencer en Belgique alors que Pascale s’approche de l’aéroport et qu’elle reçoit un coup de fil de son rédacteur en chef qui la somme de ne pas y aller; elle refuse. Encore une fois, le dessin peut tout représenter, même, et surtout, ce qui n’a pas été filmé (pour des raisons indépendantes de la volonté: pas au bon endroit au bon moment ou par restriction: pas autorisé de filmer dans un camp militaire qui s’efforce de cacher une bavure) ou qui n’a pas été retenu au montage final (les scènes coupées au montage).

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Le dessin permet ainsi de représenter bien plus que ce que la caméra peut saisir (la scène loin d’être anecdotique à l’arrivée à l’aéroport, par exemple, quand Pascale fait une remarque à une dame en mini-jupe lui déconseillant de sortir comme ça. Ça n’a rien à voir avec l’angle du documentaire vidéo, pourtant dans la BD, ça donne une bonne appréciation de l’ambiance là-bas). Néanmoins, la bande dessinée ne se passe pas des images de la caméra et, même, appuie son lien avec le documentaire précédemment réalisé en mettant en scène des cases que viennent délimiter des bandes noires. Non seulement, elles montrent ce qui a ou n’a pas été tourné mais aussi ce qui a été éludé par la production lors du montage. La BD fait, dans ce cas, office de director’s cut. En plus de montrer la véritable chronologie de ce voyage en Afghanistan et de vérifier qu’un montage a bien eu lieu sur le film et d’alterner certaines séquences. Avec, aussi, de nouveaux personnages essentiels à la sécurité des personnages sur place (mais n’ayant aucune raison d’être dans le film) qui apparaissent dans le récit graphique : les deux bodyguards anglais, la famille de Pascale, les militaires du camp dans lequel elle arrive avant de reprendre l’avion…

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Enfin, l’émotion a sa place dans la bande dessinée, pas dans la vidéo où la journaliste doit avoir l’air d’un bloc monolithique, neutre. La BD donne à voir une facette inédite : une journaliste au bord de la résignation, adossée, seule, contre un mur et pleurant. Les Larmes du Seigneur afghan est une excellente surprise, à nul autre pareil, tant par son dessin que par l’efficacité scénaristique et son récit sur l’envers du décor d’un documentaire journalistique. Cette bande dessinée donne finalement lieu à un tout autre documentaire, riche en détails mais alimentant le plaisir de la lecture. Un des coups de coeur de cette année!

Les larmes du seigneur afghan, de Pascale Bourgaux, Vincent Zabus et Thomas Campi (aux éditions Dupuis, 81 p.)

Et pour aller plus loin, le film: Les larmes du seigneur afghan, de Pascale Bourgaux (chez Iota Productions, 58 min.)

 

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Cultureux vorace et journaliste avide, je me promène entre découvertes et valeurs sûres, le plus souvent entre cinéma, musique et bandes dessinées mais tout est susceptible d'attirer mon attention :)

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