BIFFF 2019 : Dragged across concrete de S. Craig Zahler

Le dernier film de S. Craig Zahler était à voir au BIFFF vendredi dernier, et c’était un vrai bon film !

« Nous n’avons rien fait pour qu’il n’y ait pas de fascistes. Nous les avons seulement condamnés, en flattant notre conscience avec notre indignation ; plus forte et impertinente était notre indignation, plus tranquille notre conscience. » [Pier Paolo Pasolini, Ecrits corsaires, Flammarion, 1976]

Craig Zahler se moque des bien-pensants, de l’antiracisme et de l’antifascisme. Son dernier film, Dragged across concrete, est d’ailleurs attaqué par la critique qui trouve qu’il prône un racisme latent. C’est là qu’on se rend compte que le mal est bien plus profond qu’on le croit. Dans ce sens, la scène la plus emblématique du film est celle où Zahler répond au fameux black face en lui opposant un white face de deux braqueurs noirs déguisés en Blancs. Comme un pied de nez aux dérives antiracistes, le black face est renvoyé à son opposé montrant que tout cela est relatif et que la moralité est une question d’époque.

Le policier incarné par Mel Gibson est un homme brisé qui doit composer avec une femme qui a la sclérose en plaques et une fille qui se fait harceler par les jeunes de son quartier. Ces trois personnages représentent la couche populaire, celle qui a vu évoluer la société et qui ne s’y retrouve plus. Les propos jugés inacceptables ne sont pas mis sous le tapis, ils existent. Le réalisateur choisit de ne pas les éluder pour mieux combattre les idées reçues et le racisme « ordinaire ».

« You know I never thought I was a racist before leaving in this area. » [Laurie Holden, incarnant la femme de Ridgeman (Mel Gibson)]

Le cinéma de Zahler n’est pas déconnecté de la réalité. Sa manière de montrer ses personnages est toujours juste, il ne s’embarrasse pas de dialogues superflus. Seuls quelques mots ou une situation permet de dresser la psychologie de ces êtres cabossés. Comment voir une once de racisme quand les décisions du flic sont renvoyées dos à dos aux décisions du braqueur lui aussi instrumentalisé ? Aucune place pour l’idéologie dans ce film, et à l’instar d’un Sidney Lumet (Un après-midi de chien), ce sont les actes qui font avancer – ou s’enfoncer – les personnages. La grandeur ou la petitesse de ceux-ci se révèlent dans de petits détails, qui peuvent paraître anodins mais qui crédibilisent ce polar.

Le temps qui passe, le sens ou l’absence du rythme, les regards et les gestes, tout semble millimétré par Zahler, qui a été jusqu’à refuser de raccourcir son film, alors que cela aurait permis de faciliter sa diffusion. 2h40 pour une histoire aussi banale, cela peut paraître exagéré, mais c’est justement ce temps qui passe qui permet de se rapprocher de ces anti-héros. Les films de Zahler sont souvent comparés à du Tarantino, surtout concernant les dialogues, pourtant si éloignés de la vacuité des échanges chez Tarantino. Il s’agit d’anti-Tarantino ! S. Craig Zahler s’approprie les codes et ne se contente pas de jouer avec.

Dès Bone Tomahawk, son premier film (un peu trop surévalué), Zahler faisait preuve d’un amour pour le western sans verser dans le détournement, le pastiche, l’hommage ou la citation. Son deuxième film, Brawl in Cell Block 99, est plus probant encore dans sa façon de faire du cinéma. Le côté prévisible de Tarantino, je dirais même systématique, est en totale opposition avec Zahler. Si Tarantino avait réalisé Brawl in Cell Block 99, on aurait eu droit à un pastiche de film de prison truffé de références hypra-cool pour faire bander les cinéphiles. Mais Zahler est un auteur au sens pur, puisqu’il est aussi écrivain : il a publié à ce jour cinq romans, dont trois sont traduits en français et publiés chez Gallmeister. Lorsqu’il écrit une histoire, que ce soit pour un film ou un roman, il sait comment faire évoluer ses personnages. Pas besoin de ”truc“, pas besoin de références, seuls les choix de ses personnages permettent de donner des indications sur leurs motivations. Sidney Lumet, dans ses mémoires parus chez Capricci, parlait de la méthode du “canard en plastique” :

« “Un jour, quelqu’un lui a volé son canard en plastique, c’est ce qui a fait de lui un tueur. ” C’était la mode à l’époque, et ça l’est toujours dans certains studios. » [Sidney Lumet, Faire un film, Capricci, 2016]

Zahler, comme Lumet, essaie de se passer de cette explication du “canard en plastique”. « Un personnage ne devrait pas avoir besoin d’être expliqué par autre chose que ses actions. » Zahler se revendique de Lumet, surtout avec ce film qui fait écho au chef-d’œuvre Prince of the city (Le prince de New York). Après la mort de Sidney Lumet, le polar est resté orphelin pendant huit ans. S. Craig Zahler a maintenant repris le flambeau !

Mais comme le dit Lumet à la fin de ses mémoires : « Rares sont ceux qui veulent faire de bons films. »

 

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Comédien, metteur en scène et réalisateur travaillant pour l'asbl La Roulotte Théâtrale. Passionné de cinéma, de théâtre et de littérature, j'ai des projets plein la tête !

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