BlacKkKlansman, un grand coup de Spike

Spike Lee est un cinéaste de combat et de convictions. Un chroniqueur hors pair de l’Amérique contemporaine, dont l’œuvre cinématographique est invariablement empreinte de combats socio-politiques. Avec l’incroyable histoire de Ron Stallworth, premier flic africain-américain de Colorado Springs, Spike Lee trouve une histoire à la mesure de son combat de toujours, la place des africains-américains dans la société américaine, et de ses nouvelles préoccupations : Trump et la libération du discours suprématiste.

Au début des années 70, au plus fort de la lutte pour les droits civiques, plusieurs émeutes raciales éclatent dans les grandes villes des États-Unis. Ron Stallworth devient le premier officier Noir américain du Colorado Springs Police Department, mais son arrivée est accueillie avec scepticisme, voire avec une franche hostilité, par les agents les moins gradés du commissariat. Prenant son courage à deux mains, Stallworth va tenter de faire bouger les lignes et, peut-être, de laisser une trace dans l’histoire. Il se fixe alors une mission des plus périlleuses : infiltrer le Ku Klux Klan pour en dénoncer les exactions.

Au départ d’une simple annonce dans un journal local, Ron Stallworth va entrer en contact avec des membres du Klan et, à l’aide d’un collègue d’origine juive, infiltrer cette organisation profondément raciste, antisémite et sexiste. L’audace de Stallworth va lui ouvrir grand les portes du Klan, jusqu’à devenir un intime de David Duke, responsable national du KKK.
Les circonstances de cette histoire sont tellement invraisemblables, que si Spike Lee l’avait voulu, il n’aurait pu ignorer la substance tragi-comique de cette histoire. La comédie étant une arme de communication massive, Spike Lee a fait le choix d’un film à l’humour doux-amer pour viser le plus  justement et atteindre le plus largement possible. Choix judicieux, puisque le film a su séduire le jury de Cannes et a bien entamé sa carrière sur grand écran (le film est sortie le 10 août aux États-Unis, et le 22 août en France). Avec BlacKkKlansman, Spike Lee réussit le tour de force de proposer un film à la fois politique, d’auteur et grand public.

Pour autant, le film évoque tant le combat de la communauté africaine-américaine qu’il pose la question complexe de l’identité américaine. Le récit de Ron Stallworth servant de caisse de résonance à la colère de Spike Lee face au constat de la renaissance du suprématisme blanc porté par l’élection de Donald Trump.

Par trois fois, Spike Lee s’en prend directement à Trump. En plaçant les slogans America First et Make America Great Again dans la bouche de protagonistes suprématistes, mais surtout en comparant, sans le nommer, Trump au suprématiste David Duke. Dans une scène qui voit le chef de la police de Colorado Springs reprocher sa naïveté au jeune Ron Stallworth, alors qu’il lui explique comment David Duke pourrait un jour briguer la présidence américaine, l’allusion à la candidature de Donald Trump est évidente. La réaction amusée de Ron Stallworth est à mettre en parallèle avec la manière dont la candidature de Trump fut accueillie avec dédain jusque dans son propre camp. A la fois cocasse et caustique, cette scène confronte le spectateur à une sorte de démission de ses responsabilités citoyennes.

Pour incarner Ron Stallworth, Spike Lee a fait appel à John David ‘son of Denzel’ Washington. A trente-quatre ans, le fils de Denzel tient son premier grand rôle au cinéma. C’est que le garçon a eu une première carrière en tant que joueur de football américain. Il ne débute sa carrière d’acteur qu’en 2015 dans la série Ballers sur HBO, dans le rôle d’un… joueur de football américain. Tout jeune acteur donc, John David Washington tire plutôt bien son épingle du jeu dans ce rôle assez subtil d’un officier de police tiraillé entre les exigences de sa fonction et les déboires de sa communauté . La fraîcheur de son interprétation doit vraisemblablement beaucoup à son jeu d’acteur spontané et libre de tout académisme.

Pour camper le collègue et partenaire d’infiltration de Ron Stallworth, Spike Lee a fait appel à Adam Driver. Dans le rôle de Flip Zimmerman, Adam Driver confirme tout le bien qu’on pense de lui depuis au moins Inside LLewyn Davis des frères Coen, et assoit un peu plus son statut de valeur sûre.  La spontanéité et le naturel furent manifestement des critères importants au moment de composer le casting, au regard du choix de confier le rôle de Patrice Dumas, jeune activiste de la cause des africains-américains, à Laura Harrier. Tout comme, John David Washington, Laura Harrier a fraîchement entamé sa carrière d’actrice après une première carrière. Dans le mannequinat en ce qui la concerne.
Enfin, c’est Thoper Grace, vu dans Interstellar de Christopher Nolan qui incarne un David Duke parfaitement glacial et inquiétant.

La présence au casting de Harry Belafonte, chanteur et militant infatigable, a offert à Spike Lee l’opportunité d’un vrai moment de grâce cinématographique. Il ne s’est pas fait prier pour aller à contre-courant des règles cinématographiques qui préconisent de montrer plutôt de de raconter et fait reposer toute une scène sur les seuls voix et regard de Harry Belafonte. A 91 ans, Harry Belafonte, interprète le rôle d’un témoin du lynchage de Waco, acte de barbarie collective qui vit, en 1916, le jeune Jesse Washington périr sous le coups d’une foule hystérique et intrinsèquement raciste. L’événement est tellement abominable que les images ne sauraient le restituer et que les mots suffisent à en exprimer toute l’horreur. Avec cette scène, Spike Lee interroge la mémoire collective américaine et se pose en accusateur publique. C’est un brin pontifiant, certes, mais tellement nécessaire.

Pour Spike Lee l’élection de Trump et ses prises de parole teintées de racisme ordinaire sont les causes de la libération du discours suprématiste, et plus largement du retour des tensions communautaires. Pour écarter le moindre doute quant à la portée politique de son film et à sa cible principale, Trump , Spike Lee termine son film par les images des manifestations de Charlottesville et de l’attaque à la voiture. La toute dernière image du film est un drapeau américain en noir et blanc, à l’envers. Un drapeau renversé étant un signe international et universel de détresse, mais pouvant également signifier que le bâtiment où il flotte est passé à l ‘ennemi. Message bien reçu Spike.

A voir à partir du 19 septembre 2019

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Comme le dit si bien Pascal Quignard, "Ecrire, trouver le mot, c'est éjaculer soudain". Ou encore Alphonse de Lamartine, "La critique est la puissance des impuissants". Mmh, pas très cohérent tout ça. Pour ma part, et pour contredire Sheakspeare, la critique n'est pas aisée et je ne suis pas dans l'aisance. J'écris néanmoins parce que c'est par moment assez jouissif, comme l'exprime si bien l'ami Quignard. A part cela, j'aime le cinéma, la bd, la musique et les citations à la con.

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