Blake et Mortimer à la poursuite de leurs origines

Décidément on peut désormais dire que, oui, Yves Sente et André Juillard sont passés maîtres dans l’art de prospecter le passé des deux héros créés par E.P. Jacobs (qui créa Blake et Mortimer, il y a bientôt 60 ans!). Ainsi, après le triptyque Les sarcophages du sixième continent (1&2)-Le Sanctuaire du Gondwana qui explorait par flashbacks la jeunesse des deux inséparables Anglais, Sente et Juillard font encore plus fort et donnent, avec ce 23ème tome Le Bâton de Plutarque, à la série son premier réel épisode chronologique. Ce qu’on appelle communément un préquel, un juste prélude à la première aventure de Blake et Mortimer: Le secret de l’Espadon. Sans science-fiction ou fantastique, ce nouvel opus prend donc place dans le contexte historique et réaliste de la fin de la Seconde Guerre mondiale, au printemps 1944.

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Alors que la guerre prend ses tournants décisifs, les Allemands semblent avoir développé une technologie aérienne de pointe et quasi-indestructible. Ainsi, le Capitaine Blake déjoue de justesse une attaque aérienne et à vitesse grand V du Parlement de Westminster. Graine de héros, le voilà convoqué pour prendre part à une mission secrète du MI6. En remplacement d’un mort, le Capitaine Blake devra veiller à la bonne tenue des opérations scientifiques dans les bases secrètes de Scaw Fell et d’Ormuz. C’est là qu’il retrouvera le Professeur Mortimer, lui-même chargé des opérations scientifiques destinées à semer le trouble dans les eaux de la Méditerranée à proximité de Gibraltar: faire croire à l’Axe du mal (Italiens et Allemands) grâce à des fausses balises qu’une opération d’envergure se prépare dans les eaux méditerranéennes. Ce qui devrait laisser champ un peu plus libre aux Américains pour leur débarquement en Normandie. Pourtant, un troisième ennemi, l’Empire Jaune de l’usurpateur Basam-Damdu est bien décidé à leur compliquer la tâche: plus l’Axe et les alliés engageront de force dans la lutte, plus ils s’affaibliront mutuellement et plus la voie sera ouverte à une Troisième Guerre mondiale à issue unique: la victoire de Basam-Damdu.

Par cette nouvelle plongée dans le passé de papier des héros de Jacobs, Yves Sente entendait rétablir une certaine cohérence dans Le secret de l’Espadon: comment Blake et Mortimer pouvaient-ils s’être (re)rencontrés avant le début du triptyque de Jacobs? Pourquoi connaissaient-ils déjà le traître Olrik et l’espion Hasso? La mission est plutôt réussie, l’histoire se tient bien, d’autant plus qu’elle y joint aussi des éléments de réponse plus anecdotiques (comme « Pourquoi Blake et Mortimer habitent au 99bis Park Lane? » ou « Qui est cette Mrs Benson dont on ne savait pratiquement rien jusque là?« ). Sans oublier d’intégrer de nouveaux personnages et un zeste de mythologie militaire avec l’introduction de Winston Churchill, de son Cabinet War Rooms ou encore du fameux système de codification militaire, la scytale (ici rebaptisée Bâton de Plutarque).

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Si ce nouvel opus se tient plutôt bien et offre le délice de (ré)inventer un pan encore inconnu de l’histoire commune de Francis Blake et Philip Mortimer et se révèle assez frugal, il n’empêche pas de se poser la question fatale: tout ça est-il bien nécessaire? À vouloir trop révéler tous les secrets et origines des personnages, Sente et Juillard ne les démythifient-ils pas? Le lecteur a-t-il besoin de tout savoir? Et son plaisir ne réside-t-il pas justement dans le fait de suivre la vie de ces deux héros à un moment donné en se gardant bien de dire d’où ils viennent? Car, peut-être qu’à force de leur donner chair et biographie, Sente et Juillard font de Blake et Mortimer des héros plus humains, et moins charmants que sur papier. L’ignorance d’un lecteur contribue sans doute à son plaisir et il est un fait qu’avec Blake et Mortimer, le lecteur en ignore de moins en moins. Et c’est dommage, d’autant plus que Yves Sente et André Juillard ont énormément de talent que pour aller de l’avant avec les deux Britanniques. Néanmoins, il faut saluer le talent des auteurs mués par le désir de respecter l’oeuvre et ses fans. Car si ce Bâton de Plutarque n’est pas un grand cru, il est loin d’être un mauvais album comme on l’a lu dans certaines presses, il est juste un cran en-dessous de ce à quoi la série nous a en général habitués (il est vrai, une qualité exceptionnelle qui risque de perdurer encore longtemps. Et ne boudons pas notre plaisir quand même, le résultat est plus qu’honnête, bien exécuté (les dix premières planches absolument dantesques et à haut taux d’adrénaline), souvent captivant et distrayant. De quoi réjouir les fans de la série et agrandir la bibliothèque… en attendant le prochain!

Yves Sente et André Juillard, Blake et Mortimer, Tome 23: Le Bâton de Plutarque, Dargaud, 64p., 15,95€.

À noter: la sortie du même album mais en version strips (tel que paru dans le journal Le Soir mais avec les magnifiques couleurs de Madeleine Demille, cette fois), 192 p., 19,99€. Un beau cadeau de Noël!

Et Dargaud de proposer quelques autres idées de cadeaux: Scorpion, Lucky Luke etc.

Et si vous n’en avez pas encore assez, une petite redécouverte d’une série animée un peu oubliée mais qui proposait, en outre, des inédits de Blake et Mortimer (il y a quelques années, je n’en ratais pas une miette). Même si cela ne dispense évidemment pas de la lecture des albums:

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Cultureux vorace et journaliste avide, je me promène entre découvertes et valeurs sûres, le plus souvent entre cinéma, musique et bandes dessinées mais tout est susceptible d'attirer mon attention :)

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