Blé

A la suite de Pré, le Théâtre Varia accueillait hier (et jusqu’au 14 mars) Blé, le deuxième volet du triptyque sur la normalité organisé par la Clinic Orgasm Society.

Au sein d’un décor riche et diversifié (à l’instar de Pré) représentant, cette fois, l’intérieur d’une maison, sept personnes s’expriment dans Blé. Parmi celles-ci, seules deux sont habitués au monde du théâtre : Mathylde Demarez (l’une des deux comédiennes de Pré) et Ludovic Barth. Les cinq autres personnes sont des volontaires ayant accepté de participer, en aveugle, à un jeu de manipulation. Tandis qu’ils sont censés reconstituer (pour la 23e fois, apprend-t-on en début de pièce) une scène de la vie de famille de Mathylde et Ludovic, ils reçoivent, directement dans un casque audio personnel, des instructions de comportement. Sans aucune once de réflexion, ils ne font donc que réagir aux ordres qu’ils reçoivent, indépendamment.

 « Boucle d’or, c’est l’ancêtre du zombie moderne. »

De ce processus découlent plusieurs choses. Premièrement, ce procédé tend à offrir une identité propre à chaque représentation de la pièce. Pour que cela soit pertinent, les volontaires sont, chaque soir, des personnes différentes qui ne connaissent rien de l’histoire de la pièce. Même si les instructions qu’ils reçoivent sont censées être identiques chaque soir, les réactions des uns n’étant pas les réactions des autres, Mathylde et Ludovic sont aux aguets, anticipant tant bien que mal les actions supposément programmées des autres protagonistes. Il aurait pu être intéressant, dans ce cadre, d’assister plusieurs fois à la pièce. Cela nous aurait permis de voir si les « acteurs » ont, ou non, une réelle marge de manœuvre.

Deuxièmement, les deux comédiens, censés observer de l’extérieur la reconstitution d’un moment passé de leur vie commune, interviennent néanmoins dans le cours de l’histoire et tendent à le modifier (les autres « acteurs » ont, eux, reçu comme consigne de ne pas faire attention à ce que les comédiens pourraient faire). Leurs actions parfois compréhensibles, parfois à la limite du concevable, troublent (sans doute volontairement) le tableau. Les ordres envoyés aux autres « acteurs » n’étant pas forcément reliés, la pièce tend à plonger le spectateur dans un univers étrange, troublant, décalé. Les actions entreprises, tantôt banales (le fils et la fille jouent au badminton, la mère prépare à manger, la fille va skyper un ami américain, la mamie tente de lire l’avenir dans les cartes, le père dépèce un lapin), tantôt complètement abracadabrantes (la mère jette les croquettes du chien en l’air, le fils montre ses dents à sa grand-mère) nous montrent que cette famille, d’apparence si banale, pourrait également être la nôtre.

Troisièmement, les instructions reçues ne semblent pas synchronisées, ce qui crée un temps de latence relativement long entre les dialogues des protagonistes. Ce qui, en début de pièce, paraît cocasse et loufoque, tend, au fur et à mesure de la pièce, à lasser le spectateur qui se demande sans cesse « Quand va-t-il se passer quelque chose ? »

 « Les trois ours, leur soupe, elle était trop chaude. »

Pourtant, il s’en passe des choses ! Les protagonistes sont en interaction, s’activent ensemble ou séparément, se parlent ou s’ignorent, se regardent, s’évitent, répondent au téléphone, ou encore partagent un repas. Ils vont même jusqu’à trembler tous ensemble sans que l’on ne comprenne vraiment pourquoi. Et lorsque l’unique horloge de la pièce (seul indicateur temporel, ne fonctionne que si un individu bouge lui-même les aiguilles) indique 23h06, on sent que quelque chose se prépare. L’ambiance de la pièce change perceptiblement, une tension devient palpable, les lumières se modifient, l’un des volontaires semble prendre le pas sur les autres et… le dénouement de la pièce survient.

Comparée, dans le dossier de presse, à la célèbre expérience de Milgram (évaluant le degré d’obéissance d’un individu devant une autorité qu’il juge légitime), Blé donne, elle, l’impression d’une amorce, d’une ébauche. Alors qu’on s’attend à tout moment à ce que cette famille, d’apparence si banale, réagisse, s’excite, s’émeuve, s’enthousiasme et surtout pète les plombs, l’attente reste finalement le sentiment qui prédomine. Peut-être est-ce là le message de Blé (la tendance normale que possède chaque être humain d’attendre l’évènement qui le sortira de sa monotonie, sans jamais oser franchir volontairement le pas qui le sépare d’une vie meilleure), peut-être pas.

 « Un endroit où les gens normaux n’ont pas accès.»

J’ai choisi de ne pas assister à la rencontre avec les comédiens et réalisateurs pour écrire ma chronique en toute honnêteté intellectuelle. Peut-être que Fusée nous permettra de mieux comprendre les implications de Pré et Blé. Je l’espère, car il est sûr que le thème de la « normalité » ne m’est pas apparu clairement, dans Blé.

Pour cela, rendez-vous le 15 mars au Théâtre Varia pour l’unique représentation de cette dernière pièce du triptyque !

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Musicien, photographe, écrivain, le tout en amateur mais avec passion. Au point que j'ai quitté un emploi stable pour me reconvertir dans le journalisme. Je suis retournée à l'école à 30 ans passés et depuis je me réjouis de ce choix qui me porte vers ce que je suis! Une personne curieuse de tout, passionnée de musique, de voyages terrestres ou spirituels, de rencontres avec l'autre...

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