Blood Ties, Canet en Amérique

C’est peu dire que ce premier film “américain” de Guillaume Canet est très attendu, d’autant que l’homme ne s’est pas entouré de n’importe qui, puisque c’est avec James Gray, rien de moins, qu’il a coécrit le scénario. Attendu aussi d’un point de vue belge, puisque Matthias Schoenaerts y tient son premier rôle « américain ».

Guillaume Canet ne cesse de surprendre agréablement depuis qu’il est passé derrière la caméra, il y a dix ans déjà, en 2002, réalisant une satire déjantée de la télévision. Mon idole, à ce grain de folie qui lui a valu la comparaison avec le cinéma des frères Coen. En 2006, il adaptait Harlan Coben, pour une première approche du thriller avec le très bon Ne le dis à personne, avant de proposer une comédie dramatique : Les Petits Mouchoirs.

Avec Blood Ties, c’est un peu l’exception culturelle européenne qui se tire une balle dans le pied. Les cinéastes européens épargnent désormais aux Américains la charge de réaliser les remake de leurs propres films. Il faut dire, que l’ère, à Hollywood, est au reboot et à la surexploitation des comics.

Car Blood Ties, c’est le remake américain de Les Liens du Sang de Jacques Maillot, avec Guillaume Canet, d’après le livre de Bruno et Michel Papet.

Le film consistait donc dans l’adaptation d’un polar français à la sauce américaine. Adieu donc camembert, pinard et Renault 12 ; bonjour rock, ségrégation raciale et grosses cylindrées.

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New-York 1974, Chris est libéré pour bonne conduite après plusieurs années de prisons pour un règlement de compte sanglant. Son jeune frère, Frank, inspecteur de police prometteur, l’attend à sa sortie. Au-delà de choix de carrières différents, c’est une rivalité depuis l’enfance, incarnée par la préférence du père pour Chris, qui les oppose. Mais Frank est disposé à aider son grand frère à retrouver le droit chemin. Mais pour Chris, rompre les liens criminels s’avère compliqué, autant que s’avère compliqué dès lors, pour Frank, de rompre les liens du sang.

Le scénario revu et corrigé avec l’aide de James Gray a le mérite  d’être plus simple que l’original, mais plus dur et puissant. L’intrigue évacue quelques personnages pour se recentrer sur de la relation et Chris, et son jeune frère, Frank, policier de son état et qui a connu une histoire d’amour contrariée, par sa famille, avec une Afro-américaine. Une histoire qui le rattrape, alors que son frère aîné, sorti de prison, envahit son quotidien. Remarquablement écrit, la comparaison avec son modèle étonne, tant la version américaine est à la fois proche de l’originale et assez éloignée. Le duo Canet/Gray rallonge certaines scènes pour en raccourcir d’autres voire les éclipser carrément. Blood Ties gagne en tension et efficacité là où Les Liens du Sang proposait une approche plus sociale et sensible de cette intrigue policière. Et à trop tirer sur la corde, Blood Ties n’échappe pas à la scène excessivement complexe que ni la réalisation ni le jeu ne parviennent à sauver. Dommage.

Autre bémol: alors que Les Liens du Sang interrogeait avec intelligence sur la fascination qu’exerce le milieu du crime et ses « stars », Blood Ties évacue tout propos au profit du polar pur et dur, mais dont la fin n’échappe pas à l’influence hollywoodienne alors que l’original préférait la cohérence du récit à une fin “heureuse”.

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Pour incarner ses personnages, Canet a rassemblé un casting de « gueules », sans grandes stars, mais des acteurs de caractère. Billy Crudup, dans le rôle d’un Frank tourmenté mais digne est parfait face à un Clive Owen qui étonne. Habitué aux personnages ténébreux peu expressifs, il surprend dans son interprétation toute en nuance, à la fois doux, drôle et implacable. James Caan complète le tableau familial, interprétant un père parfaitement injuste et peu enclin à cacher sa préférence pour le grand frère. Petite ombre au tableau… Marion Cotillard, trop inégale. Elle alterne le très bon et le franchement très moyen. Une mauvaise habitude.

Matthias Schoenaerts dans un rôle mineur, peu développé et trop caricatural, fait le job sans forcer son talent. Une première en demi-teinte donc et qui attendra un plus gros rôle, consistant et écrit, dans une production US, pour l’être vraiment.

La BO fait la part belle, on s’en doute, au top 50 des années septante, néanmoins trop artificiellement impliquée, elle dessert plutôt que sert le récit. Petite déception.

Ne vous y trompez pas, même si le film n’est pas parfait, Guillaume Canet réussi son exercice de style, d’autant que le Français fait honneur à la formidable décennie que sont les années 70 pour le cinéma américain : recherche d’un grain particulier d’authenticité dans les décors naturels (il a passé des heures à salir les rues de New-York). Le cinéma de Lumet, Peckinpah ou encore Cassavettes se ressent dans le travail de Canet.

Si le concept du remake reste toujours assez discutable, il faut reconnatre que Blood Ties est un bon film, un film américain à l’accent forcément exotique qui lui donne tout son sel.

À voir dès le 30 Octobre 2013

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Comme le dit si bien Pascal Quignard, "Ecrire, trouver le mot, c'est éjaculer soudain". Ou encore Alphonse de Lamartine, "La critique est la puissance des impuissants". Mmh, pas très cohérent tout ça. Pour ma part, et pour contredire Sheakspeare, la critique n'est pas aisée et je ne suis pas dans l'aisance. J'écris néanmoins parce que c'est par moment assez jouissif, comme l'exprime si bien l'ami Quignard. A part cela, j'aime le cinéma, la bd, la musique et les citations à la con.

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