Bodybuilder

Pour son troisième long métrage en tant que réalisateur/acteur, Roschdy Zem surprend en s’intéressant au bodybuilding. Il pose un regard empreint d’admiration autant que de perplexité sur une véritable religion du corps, dont les temples sont des salles de fitness, les apôtres des forçats de la fonte, et la sainte trinité Arnold Schwarzenegger à lui seul. Pour incarner son histoire, il convoque autour d’un père bâti comme un frigo américain ses deux fils, interprétés par les jeunes « gueules » du cinéma français, à savoir Nicolas Duvauchelle et Vincent Rottiers, pour des retrouvailles sur fond de râles d’effort et de muscles saillants.

Antoine (Vincent Rottiers), sorte de « Madoff des Minguettes » comme le surnomme son grand frère (Nicolas Duvauchelle), s’est mis à dos un caïd et sa bande à qui il doit de l’argent. Fatigués de ses petits trafics, sa mère et son frère décident de l’éloigner de Lyon en l’envoyant chez son père à Saint-Étienne. Un père qu’Antoine n’a plus vu depuis cinq ans et dont il découvre l’incroyable passion pour le culturisme.

Dans la famille Morel, je demande le père : Vincent. La cinquantaine, le corps forcé par la fonte et la vie réglé comme du papier à musique dans la perspective du championnat du monde de culturisme catégorie vétéran. Le cadet, Antoine, force plutôt les emmerdes à l’image de son grand frère Fred désormais rangé des affaires, et débarque dans la vie de son père comme une mouche sur un repas ultra-protéiné. C’est le retour du fils prodigue en somme.

bodybuilder-roschdy-zem-raconte-l8217histoire-L-_yDga_

Ces retrouvailles forcées, Roschdy Zem les orchestre à la manière d’un combat de boxe psychologique entre un père au bout de son parcours sportif et un fils au bout de son parcours de délinquant. Lassitude physique et psychologique pour l’un, lassitude familiale pour l’autre. Tous deux partagent plus qu’ils ne veulent bien l’admettre, mais s’affrontent sur base de leurs préjugés respectifs. Ce mélodrame familial qui n’échappe pas aux conventions du genre gagne cependant en piquant grâce à la confrontation entre un professionnel de l’exhibition et des acteurs professionnels.

Si Roschdy Zem peine à rendre Vincent Rottiers crédible en combinard financier des cités, il ne rate néanmoins pas son portrait familial tendu, tirant le meilleur de son casting hétéroclite (à l’exception du duo Rottiers/Duvauchelle, dont l’évidence fraternelle est plus que purement fictive), à l’image de Yolin François Gauvin qui incarne le père. Culturiste à la ville (champion du monde 2008), Yolin François Gauvin fait avec ce film ses premiers pas au cinéma et de manière plutôt réussie, puisqu’il parvient au travers de son personnage âpre et taciturne à exprimer pas mal d’émotions, ou du moins celles que l’on attend d’un personnage de père qui cache son malaise dernière un désintérêt feint. Marina Foïs complète le casting, incarnant la compagne amoureuse mais résignée car délaissée par son bodybuilder de compagnon en pleine tourmente émotionnelle.

Bodybuilder3

Roschdy Zem exprime avec Bodybuilder une véritable tendresse pour ses personnages et singulièrement celui du père en quête d’un idéal peu valorisant au yeux du grand public. Avec ses codes et rites empreints de culture américaine conservatrice à souhait, le bodybuilding prête plutôt à la moquerie sinon à la plaisanterie. Si il se permet par moments une inflexion ironique, Roschdy Zem ne juge pas, il s’intéresse, interroge et finit par rendre hommage, non à la discipline dont il dénonce intelligemment les dérives, mais à la force de caractère et à la volonté désintéressée de ses pratiquants dont il cherche à comprendre les motivations.

Si Bodybuilder n’est pas exempt de quelques défauts, Roschdy Zem réussit son entreprise d’introspection d’une discipline mal-aimée du cinéma français. Son film est réjouissant, tant il propose une alternative séduisante à une offre cinématographique française souvent ampoulée. Avec son dernier film, Roschdy Zem se profile davantage encore comme un nouvel auteur de talent du cinéma social et engagé français, à la manière d’un certain Ken Loach en Grande-Bretagne.

A voir dès le 1 octobre 2014

Written By

Comme le dit si bien Pascal Quignard, "Ecrire, trouver le mot, c'est éjaculer soudain". Ou encore Alphonse de Lamartine, "La critique est la puissance des impuissants". Mmh, pas très cohérent tout ça. Pour ma part, et pour contredire Sheakspeare, la critique n'est pas aisée et je ne suis pas dans l'aisance. J'écris néanmoins parce que c'est par moment assez jouissif, comme l'exprime si bien l'ami Quignard. A part cela, j'aime le cinéma, la bd, la musique et les citations à la con.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *