Booba et le postcolonialisme: quel rapport ? Victoria Kabeya nous éclaire par son livre !

Le grand public connaît Booba et ses morceaux. Il connaît aussi sa place dans le rap français. Certains la contestent, disant qu’il est plus un commercial, un placeur de produits qu’un « véritable rappeur », dont la fonction est de dénoncer les inégalités, les injustices dans les quartiers populaires parmi les populations issues ou non de l’immigration, de la deuxième ou troisième génération.

Peu de gens ont saisi l’ampleur de son discours post-colonial, nous dit Victoria Kabeya, jeune auteure tant de poésie, de romans que d’essais comme celui-ci. Elle a décidé de le mettre en lumière et de rappeler que Booba n’est pas, pour elle, un promoteur du consumérisme dont on l’affuble parfois, dans la presse ou dans une partie du monde du rap. Culture Remains a soulevé quelques points dans son livre « Booba : analyse d’un discours post-colonial« , sorti en fin d’année 2018. Interview.

Le livre commence par poser le cadre des banlieues. En quoi Booba – et les autres rappeurs – en sont-ils venus à la question post-coloniale ? Quel lien y a-t-il entre la banlieue et les pays ex-colonisés ?

Le lien est d’abord économique. Beaucoup commettent l’erreur de faire une différence entre vagues migratoires des années 60 et 70 avec la dépendance économique et humaine de la France envers l’Afrique. C’est une relation d’exploitants et d’exploités. La relation entre les banlieues et les ex pays colonisés s’opère dans le profil des migrants de la première génération. La banlieue est donc cet espace historique où évoluent les vestiges de l’histoire coloniale que l’État français ne veut pas voir ; les immigrés.

Qu’est-ce qui vous permet d’affirmer qu’il n’est pas simplement en train de dénoncer l’actuel sort des jeunes des banlieues (de toutes origines) ?

Booba n’a pas de discours contradictoire. Il parle des banlieusards en tant que tels, mais il reste un homme Noir fier de ses origines et qui assume son héritage historique. Il se revendique comme communautariste, admire des modèles afro-américains et encourage spécifiquement les jeunes Noirs à entreprendre.

On connaît souvent Booba à travers ses textes « bling bling » et valorisant le consumérisme. Comment est-ce compatible, pour vous, au discours post-colonial ?

Le consumérisme et le post-colonialisme n’ont jamais été incompatibles car la source même du colonialisme c’est l’argent. Justement, le cas de Booba est intéressant car il s’agit d’un jeune homme noir évoluant au sein d’une sphère consumériste, celle de l’Occident. Les banlieusards sont socialement placés dans un contexte de castration mentale et l’argent est le seul moyen de s’en sortir. Booba parle de l’argent pour combler un manque lié à l’abandon du père africain, pour lutter contre l’oppression de l’État Français en tant que système qui veut lui retirer toute dignité, et puis enfin, pour entreprendre et être indépendant.

 

« J’allais embarquer deux, trois latinas […] Le cours de leurs schneiks a explosé, ça m’a coûté dix bouteilles de rosé » Cette phrase est-elle du sexisme ou une dénonciation du sexisme ? Pourquoi ?

Booba ne dénonce pas le sexisme et n’est pas sexiste. Cependant,il met en avant l’hypocrisie des femmes en les déconstruisant. Chez lui, il faut rappeler que ses relations avec les femmes s’effectuent dans le cadre de la sphère des exclus,soit là où se trouvent les femmes victimes elles aussi du rejet social et qui tentent de s’en sortir comme elles le peuvent, quitte à se corrompre par l’argent. Chez Booba, il n’y a pas de contes de fées car la femme peut s’avérer être vicieuse et manipulatrice au même titre que les hommes. Au départ avec LUNATIC, Booba est un jeune sans argent rêvant de richesse et donc de femmes, mais ces dernières ne le regardent pas. Mais cependant, cette femme opportuniste est déjà présente dans la sphère des bannis. Cependant, au cours de son évolution sociale, cette jeune femme le suit aussi et adopte des tactiques pour lui prendre son argent. Booba a juste une autre vision des relations hommes/femmes que celle qu’il expérimente en tant que banni de la société et nous devons respecter cette vision qui n’entre pas dans la ligne féministe.

Kery James est souvent cité comme un des rappeurs dénonçant le plus vigoureusement le post-colonialisme (ou néo-colonialisme selon les termes qu’il utilise parfois). Pourquoi Booba ne tienil pas le même discours puisqu’il est comme lui un « banlieusard » ?

Kery James est un rappeur intelligent que je respecte mais qui ne m’intéresse pas car il est validé par tout le monde. Il ne dit rien de dérangeant et a un discours qui plaît à tous. Et ce, même dans la revendication. Booba m’attire d’avantage car il suscite la controverse. Et, tout comme Kery James, il a toujours tenu un discours anti-colonial fort, visant à transmettre l’héritage esclavagiste aux autres Noirs. Mais en raison de son métissage – car fils d’une femme blanche – et de sa mise en valeur de l’argent, son propos anti-colonial est amoindri.

Pourquoi avez-vous choisi Booba spécifiquement comme exemple de ce message post-colonial ?

J’ai choisi Booba car il déchaîne les passions et la haine. J’aime les artistes qui sont dans l’entre-deux. Métisse, fils d’une femme blanche, Booba subit à la fois le racisme de la part des Blancs mais aussi de la part des Noirs. Il déclarait « Parait que j’suis Juif ». Ce vers n’est pas anodin et ne renvoie pas au racisme des Blancs contre lui mais à celui des Noirs qui cherchent à le considérer comme un « sous-Noir » car sa mère est blanche. La profondeur et le nihilisme de Booba proviennent de l’échec de son héritage filial car à son époque, il n’était pas bon d’être métisse, surtout fils d’une femme blanche et d’un homme noir. Avoir une relation avec un homme noir à l’époque n’était pas bien vu du tout.

Quels rapports et quel point de vue Booba a-t-il face à la France (au sens large) ?

Booba entretient un rapport assez ambigü à la France. Contrairement aux autres rappeurs, c’est un Métis qui porte la France dans son sang. La France c’est l’oppresseur mais aussi sa mère qui lui transmet une conscience africaine en l’emmenant à Gorée. C’est par cette maman blanche que Booba prend conscience de son africanité. Son rapport à la France est donc complexe. Il a souffert du rejet et a vu le racisme de l’antre de la bête. Soit une chose que les rappeurs 100% Noirs ne voient pas.

 

Une question qu’on pourrait vous poser, c’est le choix de ce sujet. Comment en êtes-vous arrivée là ? Etes-vous une « fan » (dans le sens d’admiratrice de son apport sur le fond et/ou la forme) dans le champ du rap français ?

J’ai eu la chance d’étudier la question post-coloniale à la fac. Cet intérêt m’a poursuivi jusqu’ici. Je souhaitais aborder le sujet de Booba depuis plusieurs années car j’ai 27 ans et j’écoute sa musique depuis l’âge de 11 ans. Il m’a suivie dans toutes les périodes de ma vie. Je n’ai pas l’âge d’être une groupie, et étant croyante, je ne peux mettre un homme à la place de Dieu. Booba est ce que j’aurais été si j’étais née mâle et noir. Il est, pour moi, un exemple car il est indépendant, entrepreneur et avant-gardiste.

Appréciez-vous le rap ? Est-cela qui est à l’origine de votre ouvrage ? Ou plutôt une « réhabilitation » de Booba, trop souvent mal compris, selon vous ?

Oui, je suis une grande fan de rap français. Mais Booba, reste mon favori… avec Damso, Oxmo Puccino et Lino des Arsenik. J’ai écrit ce livre car il est important pour moi de me réapproprier l’histoire des Noirs en France, et de pousser d’autres auteurs Noirs à faire de même, à l’instar des Noirs Américains, qui le font depuis longtemps. Le mouvement hip-hop en France fut importé dans les années 1980 par une caste journalistique de Blancs (au sens sociologique de terme – ndlr).  Aujourd’hui encore, ces derniers gèrent tous les medias du genre. Chose anormale car il s’agit d’une culture de Noirs. Je nous invite donc à reprendre les choses en main. Si les autres ne le font pas, Victoria Kabeya le fera. Il est important de rendre hommage à nos aînés.

Votre analyse se veut-elle neutre ou engagée ?

Elle est totalement neutre. Il n’y a aucun passage où je me laisse aller à mon admiration. La question historique et coloniale est au coeur de mon explication. Je n’ai pas écrit ce livre pour donner mon point de vue mais pour exposer des faits.

Quel est votre parcours ? Vous définissez-vous comme sociologue ou journaliste ?

Je fus étudiante en anglais, spécialisée dans la civilisation américaine. J’ai obtenu mon Master 2 en 2016. Je suis auteure de romans, de recueils poétiques, de nouvelles, d’essais mais pas journaliste. J’aime l’histoire. Je suis sûrement sociologue, oui, mais sans le diplôme. Sociologue dans l’âme, peut-on dire.

Que diriez-vous pour « faire valoir » votre ouvrage ?

Je dirais que cet ouvrage vise à mettre le problème colonial en avant car il est bien trop évoqué en raison de la violence de cette période historique encore trop récente. Je veux placer le débat autour de la colonisation et la mettre au centre.

En avez-vous écrit d’autres ? En prévoyez-vous à l’avenir ? Lesquels ?

Oui. Le livre sur Booba est mon 7ème. Je suis l’auteure de Melanos, NTN (version explicit et clean), Beckkky, Bruxelles Vie, Rwanda 94 et Neutralize That Nigga.

Je ne peux m’arrêter d’écrire. C’est ma nouvelle drogue dure. Donc, en ce moment, je termine un ouvrage qui traitera de l’impact musical des Congolais de la diaspora dans la musique en France et en Belgique. De Zap Mama à Damso etc. Puis, d’autres romans, recueils et nouvelles seront publiés. Mon travail d’essayiste se veut neutre mais mes recueils sont davantage explicites.

 

Intéressé.e ? Le livre est disponible sur ce lien.

Références : Victoria Kabeya, « Booba, analyse d’un discours post-colonial« , NKY, 2018.

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Ancien étudiant en Sciences Politiques (ULB) Entre 2014 et 2016, gérant de L'étrier asbl. Depuis août 2016, président de Clap Culture, association désirant promouvoir la culture à travers les nouvelles créations, l'esprit citoyen et la conscience des enjeux de société à travers elle. Organisateur d'événements (Festival Mini-Classiques pour donner de la visibilité aux jeunes musiciens des différents Conservatoires ou d'ailleurs), journaliste, Réalisateur d'un projet radio de fiction "Les Pieds de l'Iris", suite d'histoires rocambolesques aux personnages à la trempe décalée sur fond de quartiers bruxellois.

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