« Bruxelles, ville ouverte » du photographe Vincent Peal

Bruxelles, ville ouverte est un très bel album de Vincent Peal où il rassemble des photographies montrant l’envers de la ville-région. Attentif à ne pas magnifier Bruxelles par son travail, préférant montrer ce que l’on ne voit pas ou que l’on refuse de voir, il s’attarde sur les marges de la ville et nous présente des lieux qui semblent tout sauf anodins, même si certains sont discrets ou invisibles, ou des personnes dont les traits témoignent de l’histoire compliquée qu’ils ont vécue ou avec laquelle ils luttent encore.

Les pages se succèdent et ne se ressemblent pas, plusieurs nous emmènent en plein cœur de la gay pride et de manifestations de joie, puis le lecteur est immergé dans des friches urbaines, avant de devoir faire face aux ravages de la pauvreté, du sans-abrisme, des assuétudes ou de la folie. Ailleurs, ce sont de véritables moments de bonheur, tout ce qu’il y a de plus simple, que l’auteur nous montre, preuve que la ville et sa population sont multiples, que plusieurs trajectoires et réalités coexistent sur ce même territoire.

Bruxelles, ville ouverte étonne, surprend et révèle. C’est là toute la force d’un livre qui ne fait ni dans le voyeurisme ni dans l’esthétisation maquillée du réel.

Nous avons posé quelques questions à l’auteur et photographe, Vincent Peal :

Bonjour Vincent Peal ! Après plusieurs années de musique avec le groupe d’electro-clash Emma Peal, vous vous êtes entièrement tourné vers les images. Est-ce un virage brusque ou une suite logique ?

Pour moi, il s’agit d’une plutôt d’une suite assez logique, car je m’occupais déjà du visuel du groupe, c’est-à-dire la pochette de disque, les clips vidéo, etc. L’impact et le travail des images me semblent plus intéressants pour moi aujourd’hui. En plus, très souvent la musique actuelle me saoule un peu, la plupart des groupes et les radios sont trop formatés et trop « gentils » répondant aux critères des diktats de l’audimat et de la pub. Les émissions de téléréalité musicales à la télé sont catastrophiques. La musique est partout, mais souvent de mauvais goût et c’est fatigant. Je retrouve très rarement l’énergie pure des Clash, des Sex pistols, ou plus récemment des premiers albums de Prodigy.

Quand j’ai commencé la musique, c’était aussi dans le but de voyager en faisant des tournées avec le groupe. Partir sur les routes plusieurs mois en camionnette pour traverser les USA, l’Asie, l’Afrique et autre continent. Mais évidemment c’est très compliqué, car tous les membres du groupe ne sont pas prêts à cette expérience. L’un est marié, l’autre travaille ou a des enfants, etc…

Actuellement, en tant que photographe, le travail étant plus individualisé, je peux me permettre de le faire, je suis très souvent à l’étranger tout en développant mes projets. C’est assez agréable.

© Vincent Peal

Vous êtes à la fois photographe et réalisateur de films documentaires. Pour vous, est-ce la même chose, passez-vous d’une de ces activités à l’autre sans sourciller, ou s’agit-il de deux activités séparées ?

Il m’arrive très fréquemment de mélanger les deux activités. En fait, tous mes films sont le prolongement d’une rencontre photographique. Comme mes photos sont prises au hasard des rencontres, j’en profite sur le moment pour tourner des images avec certains de ces personnages pour garder un aspect brut, réel et sans aucune mise en scène.

Mais le plus difficile, quand la situation le mérite, c’est que je voudrais faire les deux en même temps. Comme récemment sur le reportage que j’ai fait à Calais pendant le démantèlement de la « jungle », c’était tellement intense que je voulais à la fois filmer et à la fois prendre des photos ! Le choix est parfois clairement difficile.

Cela fait déjà deux ans que votre livre de photographies Bruxelles, ville ouverte est paru. Quel a été l’accueil de ce livre lors de sa sortie ? Ce livre a-t-il marqué la fin d’un projet, ou le début de quelque chose ? Quel regard portez-vous dessus aujourd’hui ?

En général l’accueil a été très bon, j’en ai été le premier surpris. La presse a bien couvert le projet, les expos ont bien fonctionné et le nombre assez important de livres vendus en est certainement la preuve. Lorsqu’on fait un livre, on est d’autant plus crédible, donc cela m’a apporté beaucoup, notamment des expos hors Belgique, des interviews de médias étrangers et aussi une certaine reconnaissance.

Bien sûr, comme d’habitude il y a souvent les « biens pensants » et autres « politiquement corrects » qui ont trouvé cela trop dur, trop noir ou trop voyeur! J’ai notamment dû aller en France pour trouver un éditeur (Les Editions de Juillet) qui a bien voulu sortir le livre sans censurer de nombreuses photos. Certaines institutions belges qui s’occupent de l’art en Belgique ont trouvé que mon travail n’était pas assez artistique et pas assez innovant ! Je ne sais pas très bien ce qu’ils ont voulu dire par là ?! En tout cas, chaque fois que j’ai un article de presse ou que je gagne un prix photographique je leur envoie une copie !

© Vincent Peal

Bruxelles, ville ouverte montre une face assez sombre de la ville, mettant en lumière des lieux et des personnes à qui l’on donne habituellement peu de visibilité. Est-ce un choix politique ? Qu’avez-vous voulu montrer par ces photographies ?

J’ai voulu témoigner de mon quartier et ma ville en me focalisant sur ce qui fait sa richesse : ses habitants. Il s’agit d’un témoignage brut par lequel je désire avant tout montrer une certaine réalité de la vie quotidienne bruxelloise.

Je montre certainement ce que personne ne veut voir, ce que l’on cache et ce qui dérange ; c’est-à-dire tous ceux qui ne vivent pas dans la conformité, tous ceux dont le corps social voudrait pouvoir se passer, mais qui existent malgré tout. Je trouve que ces différents portraits décrivent, l’humain dans toute sa sensibilité, sa poésie, sa fragilité, ses drames, son absurdité, ses émotions dans la vie de tous les jours.

Faire des portraits, c’est d’abord se rapprocher des autres et transmettre des moments de vie. Je tente par mon travail de mettre en valeur ces personnages atypiques, dits marginalisés et parfois trop souvent mis de côté par la société. Une œuvre doit être une source d’émotions et de sentiments, mais elle doit aussi mener à la réflexion. C’est en ce sens que mon travail me semble utile, et c’est certainement le rôle d’un artiste.

Alors est-ce un choix politique ou non, peut-être, mais ce n’est pas un but en soi, j’essaie surtout et toujours d’être le plus libre possible dans mon travail.

© Vincent Peal

Quels sont vos projets actuels et futurs ? Sur quoi travaillez-vous pour l’instant ?

Avec Yves Bigot et les Éditions de Juillet, nous sommes en discussion pour préparer un second livre dans le même esprit, mais sur des photos prises lors de mes nombreux voyages. De New York à Cuba en passant pas la Chine, Cambodge, Iran, Syrie, Afrique, Russie… et autres pays. On mettra certainement aussi en évidence les différentes cultures, religions et traditions découverts dans ses différents endroits du monde.

Avec Daniel Storz, tout ce mois de novembre nous avons exposé à Bruxelles nos photos prises dans les Marolles à 50 ans d’intervalle. Lui en 1966 et moi en 2016 afin de montrer l’évolution d’un des derniers quartiers populaires de Bruxelles. (Info : www.alorsonzwanze.com)

Je continue aussi les expos, j’étais à Paris récemment, au Carrousel du Louvre, pour montrer ma série sur La Jungle de Calais, je serai à Berlin début 2017…

D’autre part, je suis en train de terminer le montage de « Bruxelles Ville Ouverte – le film » avec tous ces personnages rencontrés au hasard de la vie dans la capitale belge. Et je continue à parcourir le monde pour développer d’autres reportages. Prochaine destination fin de l’année : Jérusalem, Palestine et Jordanie, pour revoir entre autres Pétra !

Bruxelles, ville ouverte, par Vincent Peal, chez Les Éditions de Juillet, 96 p., 25 €. ISBN : 978-2-36510-040-3.

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Je n'aime pas parler de moi. Ce qui ne devrait pas être un problème vu que c'est peu probable que vous vouliez lire sur ce sujet. Par contre, j'aime bien écrire sur tout ce qui suscite ma curiosité, m'amuse ou m'interpelle. Parfois aussi les trucs que j'aime pas, pour vous mettre en garde, ou vous effrayer. Dur à dire.

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