Bureau de chômage, voyage au bout du profitariat

Alors qu’ils deviennent le lot de chaque chercheur d’emploi, Charlotte Grégoire et Anne Schiltz, deux anthropologues passionnées de cinéma social, se sont plongées, caméra aux poings dans le monde des contrôles de disponibilité de l’Onem. Résultat, un documentaire intense et touchant, qui suit une dizaine de chômeurs lors de leurs entrevues avec un contrôleur de l’Onem. Après Charges Communes en 2012, leur premier long métrage documentaire, les deux cinéastes se profilent peu à peu comme le nouveau souffle du documentaire belge.

Une administration, des bureaux cloisonnés, des personnes assises en vis-à-vis. D’un côté de la table, des chômeurs. De l’autre, des contrôleurs. L’enjeu des entretiens: le maintien des allocations de chômage.

Depardon es-tu là ? En effet, l’ombre du grand documentariste français plane sur Bureau de chômage. Dans un premier temps en raison du sujet qui fait s’asseoir en vis-à-vis des citoyens et des représentants de l’état, à l’instar de Délits Flagrants et 10° chambre, instants d’audiences, deux films majeurs de Raymond Depardon. Plus que le sujet, c’est le montage et le choix des séquences qui rappelle le travail du cinéaste, en cela qu’il amène une montée dramatique commune à certaines de ses œuvres. Si le ton est à une certaine légèreté à l’entame du film, à mesure que les cas se succèdent, le ton se fait plus grave et la conclusion se profile comme irrémédiablement funeste.

Bureau de chômage - CultureRemains

Dans la mesure où l’enjeu des entretiens concerne le nerf de la subsistance, soit les allocations, il va sans dire que chaque séquence est chargée d’une tension dramatique qui ferait pâlir d’envie n’importe quel scénariste. Malheureusement, il ne s’agit pas de fiction. Il s’agit, officiellement, de « faciliter » la recherche d’un nouvel emploi pour le chômeur, officieusement, d’améliorer les chiffres du chômage dans ce qui apparaît comme un immense jeu de dupes. Si les réalisatrices se défendent de toute prise de position ou jugement, force est de constater qu’il se dégage de leur observation neutre un grand sentiment de malaise. Au travers de ces échanges, c’est toute l’aberration d’un système administratif univoque face à autant de situations particulières qu’il y a de chômeurs qui est mis en lumière. Jamais pourtant, les fonctionnaires ne sont stigmatisés, ni l’institution d’ailleurs. En filigrane des différents récits, c’est le système économique qui est pointé du doigt. Un système économique pervers, qui élève le travail au rang de valeur cardinale, tout en favorisant à limiter l’emploi.

Volontairement provocant, le titre de l’article ne soutient bien évidemment en rien l’idée que le chômeur est un profiteur, mais souligne au contraire que ce documentaire démonte pièce par pièce le cliché selon lequel en chaque chômeur se cache un profiteur. Le sentiment qui domine au sortir du film est que pour satisfaire aux exigences de l’Onem, le chômeur est un travailleur à temps plein. Un travailleur sans emploi, qui ne demande qu’à en REtrouver.

À la fois passionnant et dérangeant, Bureau de chômage frappe juste et fort, et révèle deux cinéastes qui n’ont rien à envier au maître français du documentaire. Un coup de maître que ce documentaire.

À voir depuis le 9 décembre 2015 au cinéma Aventure (Bruxelles), à partir de janvier en Wallonie.

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Comme le dit si bien Pascal Quignard, "Ecrire, trouver le mot, c'est éjaculer soudain". Ou encore Alphonse de Lamartine, "La critique est la puissance des impuissants". Mmh, pas très cohérent tout ça. Pour ma part, et pour contredire Sheakspeare, la critique n'est pas aisée et je ne suis pas dans l'aisance. J'écris néanmoins parce que c'est par moment assez jouissif, comme l'exprime si bien l'ami Quignard. A part cela, j'aime le cinéma, la bd, la musique et les citations à la con.

1 Comment

  • Excellente analyse, il me tarde de découvrir le film afin d’alimenter pour moi-même une réflexion qui sommes toutes est trop grossièrement caricaturée au quotidien.

    Merci Tanguy!

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