Ça ira (1) Fin de Louis, le TRES grand soir au National

Ça ira (1) Fin de Louis est de ces spectacles qui marquent et réaffirment la raison d’être du théâtre.

Fresque exaltante de l’« exact commencement de la dégringolade » de Louis XVI (Cioran), qui notait dans son journal Rien à la date qui devait signifier le début de sa perte, Ça ira (1) Fin de Louis donne magistralement corps à ce moment précis où l’Histoire de France a basculé, durant l’été 1789.

En proie une famine galopante, au bord de la faillite, la Monarchie dans la tourmente se voit contrainte d’envisager une refonte générale du système fiscal, alors basé sur un système de privilèges au profit de la Noblesse et du Clergé. Le Roi de France, ne parvenant pas à asseoir son autorité et à imposer la réforme, convoque les Etats Généraux, suscitant de grands espoirs parmi le Tiers-Etat. Toutefois, la répartition déviante et faussée des votants au profit des deux premiers Ordres (deux-tiers des voix) pousse toutefois les députés du Tiers-Etat (représentant 90% des citoyens) à refuser de siéger et de se réunir. Dès lors, alors que la Nation est plongée en plein chaos, abandonnée par un roi encore adulé mais velléitaire, c’est dans une effervescence historique que leur assemblée se proclame Assemblée Nationale Constituante. Nous sommes le 9 juillet 1789.

S’ils ne sont pas nommés, impossible de ne pas voir surgir, dans le tumulte propre aux bouleversements de l’Histoire, la fièvre et la fougue des figures de Mirabeau, Necker, Marat, Danton et Robespierre, La Fayette, ou encore Bailly. Réalisant une prouesse de jeu admirable, les 14 acteurs endossent plus de 60 rôles à une allure déconcertante, avec une justesse et une conviction irrésistible, passant de la Noblesse au Tiers-Etat, de la famille royale aux Montagnards avec une aisance déconcertante. Ils parlent avec leurs tripes, puisent leurs forces dans l’espoir de la société égalitaire qu’ils étaient en train de fonder ou dans l’arrogance de leur classe en déchéance. Impossible de n’en mentionner que quelques-uns, tant les prestations de chacun méritent d’être notées.

Car, au-delà de la chute d’un homme, c’est à la naissance du contrat social, à l’accouchement de la Constitution et de la Déclaration des Droits de l’Homme que Joël Pommerat nous convie. Face au mythe fondateur de la Nation française, il dissèque le difficile exercice de la représentation directe, observe les limites du débat démocratique, et examine le délicat devoir de l’exercice du pouvoir, en nous prenant à témoin alors que l’Ancien Régime s’effondre.

Dans sa mise en scène, Pommerat s’affranchit de costumes, de décors d’époque, et de toute marque chronologique. Les personnages utilisent un vocabulaire actuel. Les décors, la scénographie, les lumières sont contemporains : panneaux noirs monumentaux, éclairage froid et direct, fond sonore récent. Comment, dès lors, ne pas comprendre l’ambition fort à propos du metteur en scène, d’éclairer par l’Histoire les troubles que connaissent l’Europe, le Monde Arabe ? Comment ne pas faire le parallèle avec certaines crises actuelles, alors que sur scènes s’époumonent des hordes de citoyens privés de voie au chapitre, tandis qu’un microcosme dispose de l’oreille attentive du pouvoir, farouche à défendre ses privilèges ? Lorsque la citoyenne Lefranc harangue les députés du Tiers-Etats à agir non selon le droit, mais la justice, non selon la loi, mais la conscience et le devoir, comment ne pas penser aux lanceurs d’alerte des Luxleaks et autres scandales mettant en péril nos démocraties ?

Un roi dépassé par les évènements, incapable de lucidité et de clairvoyance, conclut que ça ira… mais jusqu’à quand ? Souhaitons, à l’instar de Robespierre, que commence bientôt le règne de l’égalité !

Un spectacle d’utilité publique, grandiose et indispensable.

Ca ira (1) Fin de Louis

Jusqu’au 15 octobre 2016 au Théâtre National

Mise en scène : Joël Pommerat

Avec : Saadia Bentaïeb, Agnès Berthon, Yannick Choirat, Éric Feldman, Philippe, Frécon, Yvain Juillard, Anthony Moreau, Ruth Olaizola, Gérard Potier, Anne Rotger, David Sighicelli, Maxime Tshibangu, Simon Verjans, Bogdan Zamfir

Scénographie : Éric Soyer

Tarifs : de 11€ à 20€

Durée du spectacle : 4h30 avec entractes

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Curieuse, spontanée, enthousiaste et exigeante, j'aime aller au théâtre et j'aime raconter ce que j'y vois, que j'ai aimé ou pas!

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