Calderón, chaudron onirique au Rideau

Avec Calderón, Pier Paolo Pasolini propose une virée cauchemardesque dans l’Espagne franquiste de l’été 1967, entre Madrid et Barcelone.

Prise au piège dans la réalité d’un monde social et politique délirant, enfermée dans un faisceau de valeurs fascisantes dans lesquelles elle ne se reconnaît pas, Rosaura cherche une échappatoire. Confrontée à son incapacité à se libérer de sa propre condition humaine qui normalise ses actes et ses pensées, elle choisit le rêve comme issue afin de retrouver une forme de liberté.

C’est ainsi qu’elle se réveille successivement dans trois environnements sociaux qui lui sont étrangers : riche héritière madrilène tout d’abord, elle devient prostituée des bas-fonds de Barcelone avant de s’enfoncer dans le molletonné d’un propret canapé petit-bourgeois. Poursuivant un idéal social plus égalitaire, elle va s’éprendre tour à tour de trois révolutionnaires, mais l’amour même, valeur pourtant transcendante par excellence, ne parviendra pas à la tirer de sa torpeur.

Dans chacune de ses vies, Rosaura aura en effet maille à partir avec des injonctions incessantes à retrouver la sérénité de la normalité, à s’intégrer dans le jeu des représentations sociales de classe, à sauvegarder les apparences, dans cette société réactionnaire pavée d’hypocrisie oppressante.

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Véritable pièce à tiroir protéiforme, Calderón se joue des codes théâtraux, convoquant un speaker pour donner des codes de lecture par trois fois, adoptant le registre du boulevard grotesque avant de plonger dans le drame baroque du siècle d’or, recréant dans une lumière admirable Les Ménines de Velasquez, mise en abime du carcan moral et de l’obscurantisme de la société chrétienne du XVIIème siècle.

Servie par ce texte poétique et sophistiqué, la mise en scène prend le parti du mouvement : beaucoup d’apparitions oniriques et inquiétantes, d’entrées et de sorties, comme autant de va et vient incessants entre réalité et rêve. Les costumes, les décors, les objets, les lumières sont travaillés, fouillés, léchés.

Rosaura prend les traits de Marie Luçon, qui épaulée par Paul Camus remarquable de minauderies et de facétie, tient la pièce. D’abord perdue et lointaine, l’actrice en vient à s’éprendre avec fougue de son géniteur, puis de sa progéniture, et enfin d’un étudiant qui pourrait être son fils, tous revendicatifs et porteurs d’une même lutte, d’un même message d’espoir.

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Pourtant, la figure archétypale du pouvoir en mutation, Basilio, veille : d’abord père, ensuite monarque absolu, enfin mari petit-bourgeois, il fait en sorte que toute velléité d’émancipation ne soit « qu’un rêve, rien d’autre qu’un rêve».

Dans cette recherche de liberté, à la frontière difficilement déchiffrable entre une réalité sociale violente et grotesque et un monde onirique pessimiste, Rosaura persiste : face à l’enfermement dans des codes moraux, sociaux, sexuels, elle continue à rêver d’un autre monde… La liberté appartient à chacun.

Calderón

Jusqu’au 05 novembre 2016 au Rideau de Bruxelles

Texte de Pier Paolo Pasolini

Mise en scène de Lazare Gousseau

Avec Jacques Bruckmann, Pedro Cabanas, Paul Camus, Arnaud Chéron, Lazare Gousseau, Alizée Larsimont, Jean-Claude Luçon, Marie Luçon, Arthur Marbaix et Eléna Pérez

Scénographie  Didier Payen

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Curieuse, spontanée, enthousiaste et exigeante, j'aime aller au théâtre et j'aime raconter ce que j'y vois, que j'ai aimé ou pas!

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