Cannes 2014: Le festival des femmes

De Mommy à Party Girl, de Deux jours une nuit à Bande de filles ou encore Timbuktu, les films de la sélection cannoise ont cette année proposé de beaux portraits de femmes à travers le combat d’héroïnes indépendantes, libres et marginales souvent déterminées et affranchies qui ont illuminé ces dix jours de festival.

Jane Campion, Présidente du jury. On ne pouvait pas rêver meilleure ambassadrice que celle qui a été la première femme à obtenir une palme d’Or. C’était en 1993 pour . De la veuve muette Ada MacGrat (Holly Hunter dans La leçon de piano) à Robin Grinffin, l’héroïne tourmentée de Top of the lake, les œuvres de la néo-zélandaise sont toutes des portraits de femmes passionnées qui explorent le bouillonnement passionnel, la rébellion de la femme forte contre l’ordre et l’injustice, guidées par la violence et le sexisme. Celle qui a dénoncé, lors de la conférence de presse du jury, le « sexisme inhérent » dans l’industrie du cinéma « dirigée par les hommes » était cette année la première femme réalisatrice à présider le jury du Festival de Cannes. Une présidente de choix donc, qui a fait des femmes son sujet, et qui laissait augurer la présence cette année sur la Croisette de grandes figures et héroïnes féminines.

MOMMY

Avec Mommy, XavierDolan, le petit prodige venu du Québec, rentre (enfin) dans la cour des grands. Dolan n’a pas (encore) décroché la Palme d’Or (qu’il aurait pourtant mérité à comparer avec Winter Sleep, Palme du sommeil…), mais c’est déjà prometteur pour l’avenir car en plus du Prix du jury, Dolan a cette année gagné la plus belle des palmes, celle du cœur, tant son film et son beau duo de femmes aura remporté tous les suffrages auprès du public et des critiques.

Après avoir tué et méprisé sa mère il y a quelques années (en 2009, il avait présenté son premier film J’ai tué ma mère à la Quinzaine des réalisateurs), il lui rend aujourd’hui hommage avec ce film passionnel à la gloire des mamans et l’histoire de Steve, atteint de troubles émotionnels graves, et son amour excessif et amical, sanglant et fusionnel pour sa mère. Anne Dorval et Suzanne Clément, les muses de Dolan (qui auraient mérité le Prix d’interprétation féminine) trouvent ici deux rôles magnifiques de femmes fortes, belles et indépendantes, portant le monde sur leurs épaules, faisant comme elles peuvent, du mieux qu’elles peuvent face à des fils ingrats, lâches, aimants, aimés et détestables, des figures paternelles absentes, effacées, pathétiques et des hommes invisibles.

Le mystère reste entier. Comment, à 25 ans, ce jeune cinéaste plein de fougue et d’audace (devenu désormais le plus jeune cinéaste à obtenir une récompense à Cannes) parvient-il à toucher du doigt un art total? Grâce aux femmes, peut-être… Lors de la cérémonie de clôture, il a tenu à remercier celle qui lui avait fait aimer le cinéma, inspiré sa carrière derrière la caméra et « ébloui » lorsqu’il était enfant avec son film La leçon de piano: Jane Campion.

PARTY GIRL

Avec la Caméra d’Or (Meilleur Premier film), Party Girl est le seul film français à remporter un prix cette année sur la Croisette (le jury aura fait impasse sur les films de Assayas, Bonello ou Hazanavicius) avec ce superbe portrait d’une femme vieillissante et marginale qui décide de quitter sur le tard le monde de la nuit, la fête et sa vie de danseuse de cabaret pour se ranger et devenir une bonne mère pour ses enfants.

Le jury de Jane Campion a récompensé le naturel et la liberté de cette femme à la fois généreuse et égoïste, libre et irresponsable, romantique et légère qui va se résoudre tardivement à se marier. Sans mépris, sans juger, sans condescendance, les trois réalisateurs (dont Samuel Théis, fils de l’actrice principale, Angelique Litzenburger) évoquent de manière originale, le portrait d’Angélique, cette femme hors normes (magnifique personnage de cinéma à la Cassavetes) filmée sur les terres lorraines, région peu cinématographique.

Loin d’un cinéma codifié et identifiable, Party Girl, véritable surprise festivalière, parvient à nous surprendre et à nous embarquer aux limites de l’inconfort et de l’inconnu, entre comédie romantique et drame social, révélant au passage Angélique, cette femme libre et hors normes qui prouve qu’après 60 ans, la vie n’est pas finie et peut même recommencer.

DEUX JOURS, UNE NUIT

On a tous rêvé d’un troisième prix sur la Croisette pour les talentueux frères Dardenne et le portrait magnifique de cette héroïne ouvrière qui a 48h pour sauver son emploi. Malgré les suffrages quasi unanimes de la critique, le film est reparti bredouille, les Dardenne manquant leur entrée au panthéon des trois palmes.

Deux jours une nuit reste malgré tout, l’événement cinématographique de cette année 2014 et le plus beau rôle de Marion Cotillard. Si le film retrace l’histoire d’un combat, un combat mené par Sandra, c’est aussi à travers lui, un portrait de société. Entre compétitivité, rendement, chacun pour soi, les Dardenne dressent à travers cette course contre la montre un état des lieux de ce qu’est devenu le monde du travail aujourd’hui. Sandra est victime d’un système et subit la violence de la perte d’un emploi et avec elle le sentiment de ne plus servir à rien.

Au-delà du film social, la veine des Dardenne, Deux jours une nuit est aussi un beau pamphlet humaniste, la lutte intérieure d’une femme face à la dépression, son combat pour la sauvegarde de son couple, bref, une belle histoire d’amour tout court.

BANDE DE FILLES

Présenté en Ouverture de la Quinzaine des réalisateurs, Bande de filles est également un beau portrait de femmes.
Après La naissance des pieuvres et Tomboy, Céline Sciamma interroge à nouveau l’identité sexuelle et l’origine du désir à travers les tribulations d’un groupe de jeunes filles noires en banlieue parisienne en lutte face aux traditions (l’intégrisme religieux imposé par un frère violent), au racisme ou au système scolaire.

Malgré son sujet et même s’il en a tout l’air, ce film, très juste, parfois drôle, souvent poignant, ne se réduit pas au film sur les banlieues. On a, certes, vu beaucoup de films sur le sujet, mais le regard est toujours posé sur les garçons; rarement comme ici, les filles en sont les personnages principaux.

Bande de filles est avant tout un film vif et incisif sur la place de la femme dans les banlieues mais aussi dans la société. La réalisatrice tord le cou aux clichés et par le biais de ces petites lolitas des cités, elle évoque leur passage à l’âge adulte (superbe Karidja Touré dans le rôle de Marieme), leur besoin d’exister, de s’affirmer et de s’affranchir dans un monde dirigé par les hommes. Si la petite bande exprime au départ son combat avec rage et violence, quitte à se masculiniser (elles organisent des combats de filles, s’expriment par des battles verbales, volent dans les magasins, dealent dans les beaux quartiers,…), le groupe va peu à peu évoluer, grandir, s’émanciper et retrouver sa liberté d’être femme.

TIMBUKTU

Ce n’était pas le film le plus attendu de la compétition cannoise ni le film récompensé par le jury de Jane Campion. Pourtant, c’est un magistral portrait de femmes que nous livre l’un des plus grands cinéastes africains.

Magnifique poème africain contre l’extrémisme religieux, Timbuktu de Abderrahmane Sissako, était sans aucun doute l’un des plus beaux films de la Croisette où il a malgré tout remporté le prix du jury œcuménique (récompense décernée par un jury indépendant à un film de la compétition officielle) et le prix François-Chalais  (remis à un film voué aux valeurs du journalisme).

Huit ans après Bamako, le cinéaste mauritanien pose sa caméra à Tombouctou, capitale du Mali, ville jadis symbole du brassage et de la tolérance, devenue cité martyre à l’arrivée des djihadistes. D’un sujet par essence polémique, Sissako évite tout manichéisme et filme toujours avec retenue sans jamais tomber dans le brûlot anti-djihadiste. Timbuktu, œuvre puissante et majestueuse, est avant tout un film témoin. Entre sagesse et lucidité, les femmes sont la lumière d’un monde devenu absurde. Elles sont sages et fortes face à l’impulsivité de l’homme. La force du film réside dans le contraste entre l’extrême cruauté et la beauté des visages féminins et des paysages. La violence et la gravité de certaines scènes (la scène de lapidation, les coups de fouet incessants) laissent souvent place à l’humour (à l’image du dialogue hilarant sur l’équipe de France 1998) ou à la poésie (la beauté des images et de la Mauritanie font de ce film une splendeur visuelle) et à la dérision. Ode à l’art et à la femme, le point de vue de Sissako, armé de sa caméra, est du côté de ceux qui dansent, chantent, jouent au foot. Le sublime y côtoie la terreur et l’horreur et offre des moments de grâce comme celui où les habitants (face à la musique jugée blasphématoire) entonnent dans les rues des chants religieux ou cette magnifique scène de football (sans ballon).

Timbuktu, mi-conte, mi-pamphlet, est un délicat obus cinématographique qui explore et fait réfléchir comme rarement sur les combats et la philosophie des Hommes et des Femmes.

On a évoqué cette 67ème édition comme étant une année de transition (ou de passation?) suite au départ de Gilles Jacob et l’arrivée de Lescure. Et à l’annonce de la sélection, avouons-le, planait comme un air de déjà-vu (et de déception) avec le retour des certes talentueux, mais habitués du tapis rouge ( Dardenne, Leigh, Loach, Bonello, Assayas, Cronenberg, Hazanavicius,…).

C’était finalement sans compter le jury de Jane Campion qui n’a récompensé aucun d’eux mais privilégié des cinématographies plus rares et moins évidentes (quoique pour certaines contestables).

Et finalement, avec les récompenses à Mommy ou Party Girl, ce sont Anne Dorval, Suzanne Clément ou Angelique Litzenburger, mais aussi avec elles toutes les femmes, qui ont brillé cette année sur le tapis rouge.

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Atteinte de cinéphilie aiguë, Lorraine Lambinet, fille de projectionniste, a passé son enfance dans les salles obscures. Titulaire d'une Maîtrise Arts du Spectacle et Écrits Cinématographiques, elle a touché à tous les domaines du 7ème Art aussi bien à la programmation (Festival Quais du Polar, Courts du Polar), l'exploitation (Projectionniste), la réalisation (Assistante réalisatrice) ou la production (Assistante de production long-métrage ). Aujourd'hui, elle est Directrice d'un cinéma en région parisienne.

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