Cannes 2016: la Famille dans tous ses états

CANNES 2016

Parmi les 21 films en compétition cette année à Cannes mais aussi dans les sections parallèles, la plupart abordait un thème commun celui de la famille. De la famille désaxée à la famille brisée, de la famille reformée à la famille culpabilisée, des histoires de familles, il y en aura eu durant toute cette 69ème édition. Beaucoup de ces films sortiront dans les prochains mois et feront sans aucun doute la rentrée cinématographique. Parmi eux, certains ont injustement été oubliés par le jury à Cannes.

Ce n’est pas la première fois que le jury dénigre quelques pépites du 7ème art… On se souvient en 1957 que William Wyler avait été récompensé pour son très académique La Loi du Seigneur au détriment de Le Septième Sceau de Bergman. En 1962, La Parole donnée (film aujourd’hui inconnu) reçoit la récompense au détriment de L’Eclipse d’Antonioni ou de Cléo de 5 à 7 de Varda. En 1973, c’est La Méprise (avec Alan Bridges), navet qui est récompensé, oubliant La Grande Bouffe ou La Maman et la Putain… Plus récemment,  c’est Entre les Murs qui rafle le prix à Valse avec Bachir, Un Conte de Noël ou Two Lovers

Voici un tour d’horizon des meilleurs films de cette 69ème édition : un album de famille à découvrir dès septembre (et avant la fin de l’année) au cinéma !

Du film de Cristian Mungiu, formidable plongée dans la Roumanie contemporaine, à celui de Dolan et ses retrouvailles apocalyptiques, en passant par le film délicat de Jeff Nichols, biopic politique et intime, ou l’animation poétique et bouleversante  de Claude Barras, la  famille (dans tous ses états) était bien présente sur la croisette comme un écho à la marche vacillante du monde.

Baccalauréat : au nom de ma fille (au cinéma le 7 décembre 2016)

Si la palme d’or nous navre et déçoit (le film de Ken Loach nous livrant un énième drame social avec I Daniel Blake pour lequel il a reçu sa deuxième Palme d’Or) la récompense pour le film Baccalauréat de Cristian Mungiu nous enchante. Le cinéaste roumain n’aura ainsi pas volé sa seconde Palme d’or avec ce film sous tension qui évoque l’histoire de Romeo Aldea (formidable Adrian Titieni), père et médecin dans une petite ville de Transylvanie, qui entre compromis, petites magouilles, corruption et trafic d’influence va devoir faire des choix pour aider au mieux sa fille lycéenne.

Tous les moyens sont bons pour que celle-ci obtienne son baccalauréat, sésame ultime pour quitter le pays et vivre un avenir meilleur. Baccalauréat pose la question de l’éducation et interroge sur les rêves des parents mais aussi leurs responsabilités pour l’avenir de leurs enfants dans une société impitoyable et corrompue.

« Né » à Cannes, Cristian Mungiu est révélé en 2002 à la Quinzaine des réalisateurs avec Occident puis récompensé de la Palme d’Or en 2007 avec 4 mois, 3 semaines, 2 jours et du prix d’interprétation pour Au-Delà des Collines (2012). Si le cinéaste a remporté cette année le prix de la mise en scène, il aurait mérité bien plus!

Du scénario à l’interprétation, tout y est parfait ! Sur le plan formel tout d’abord: les longs plans-séquences fonctionnent comme un piège qui se referme sur Romeo Aldea dont la corruption (inévitable) va peu à peu contaminer cet honnête homme.

Ensuite, à travers ce portrait magnifique de père tiraillé, contraint de remettre en cause tous ses principes pour l’avenir de sa fille et à travers lequel Mungiu ausculte également (brillamment) la société roumaine d’aujourd’hui (près de 30 ans après la chute de Ceaucescu) sans jamais tomber dans le piège du film à thèse. Au contraire, Mungiu se joue des genres et passe de la satire sur la corruption (inévitable) au polar noir efficace et prenant.

Pour Mungiu ce film est un combat, celui de continuer à faire exister le Cinéma roumain dans un système peu enclin à la production et dans un pays où de plus en plus de salles ferment. Avec trois films roumains à Cannes cette année (avec Sierranevada et Dogs), le festival s’affirme comme un tremplin pour ces films fragiles venus des Balkans qui n’ont pas d’argent mais qui ont des idées !

Juste avant la fin du monde: famille apocalyptique (au cinéma le 21 septembre 2016)

Deux ans après Mommy (Prix du Jury), Xavier Dolan, le jeune prodige québécois, était de retour à Cannes avec  son sixième film Juste la fin du monde. Dans ce huis clos, on retrouve à nouveau son thème de prédilection, la famille: une famille française qui va se réunir après 12 ans d’absence et pour la dernière fois (elle ne le sait pas encore) auprès de Louis, le fils de la famille, venu annoncer sa mort prochaine.

Xavier Dolan, Festival de Cannes 2016 ( photo: L.Lambinet )
Xavier Dolan, Festival de Cannes 2016
( photo: L.Lambinet )

C’est une vision apocalyptique faite de non-dits, névroses et hystéries que propose Dolan à travers cette famille, handicapée par les sentiments, qui ne se comprend pas et se tait l’amour qu’elle se porte.

Si Dolan – l’homme orchestre – aura cette année divisé les festivaliers malgré sa récompense (Grand Prix) avec ce qui n’est pas son meilleur film, il prouve encore et toujours son formidable talent de directeur d’acteurs (avec un casting cinq étoiles: Ulliel, Seydoux, Cotillard, Baye, Cassel) et de mise en scène. Pour ce tournage, il aura ainsi préféré la difficulté à la facilité, refusant de se satisfaire du numérique devenu la norme et préférant tourner en pellicule plus coûteuse. Un tournage dans l’urgence qui aura duré seulement 20 jours !

Juste la fin du monde est un film sur l’absence de communication et sa caméra s’attache ainsi principalement aux visages silencieux, comme le témoin des difficultés de chacun à communiquer: Dolan filme au plus près les échanges de regards (le film se compose à 90% de gros plans) à partir du personnage de Louis, l’œil qui voit, regarde et scrute mais qui n’arrive pas à dire…

On pourra certes reprocher au film sa lenteur, sa radicalité, son excès de théâtralité, son silence aussi, parfois limite pesant et lourd, mais c’est à une cérémonie des adieux que nous convie Dolan et pas à une fête. Ici, la séparation est consommée, sans appel.

Huis clos théâtral assumé qui se déroule sur une seule et courte après-midi, Juste la fin du monde montre que le cinéaste maîtrise indéniablement son sujet et offre au passage quelques scènes d’anthologie, de flamboyants flashbacks et de belles échappées rocks et pops (sur les musiques de Camille, O-Zone ou Moby ! )

Loving: famille mixte (au cinéma le 15 février 2017)

Avec Loving, Jeff Nichols est de retour en compétition (après Mud en 2012) et confirme son infinie délicatesse à filmer la famille à travers un couple mixte prêt à tout pour faire reconnaître leurs droits et leur amour devant la justice.

En 1958, dans l’Amérique ségrégationniste, il y aborde  la question de la famille et du racisme ordinaire à travers Mildred, noire (l’actrice Ruth Negga, une découverte !) et Richard, blanc (Joel Edgerton, si brillant qu’on aurait souhaité un prix d’interprétation!) dont l’union en Virginie a été jugée illégale. Le couple devra se battre et fuir pendant neuf ans, le temps d’une longue bataille juridique pour échapper à la prison.

Joel EDGERTON, Festival de Cannes 2016 ( photo: L.Lambinet )
Joel EDGERTON, Festival de Cannes 2016
( photo: L.Lambinet )

Le réalisateur de Take Shelter et Midnight Special déjoue ici avec brio les pièges propres au mélo comme les pesantes reconstitutions académiques ou encore les violons du drame lacrymal. Au contraire, il parvient à insuffler au film un souffle poétique (comme les paysages du Sud américain et l’horizon lointain décrits comme des tableaux) subtil  et sensibl (les silences et les ellipses narratives) pour retracer le parcours, les épreuves et le quotidien de Monsieur et Madame Loving de manière simple, digne et limpide.

C’est certainement son film le plus classique et le plus sobre, le moins surnaturel, mais ce n’est pas pour autant le moins ambitieux du cinéaste qui aime les défis et qui opte ici pour une approche délicate et authentique de l’amour libre et vrai.

Ma vie de Courgette : sans famille  (au cinéma le 19 octobre 2016)

A noter, la présence de plus en plus affirmée (et légitime) de l’animation française à Cannes. Pendant longtemps, il fallait attendre Annecy, pour voir le meilleur et le plus innovant du Cinéma d’animation. Cette année, miracle! Les animations sont de retour sur la Croisette. Avec La tortue rouge et La jeune fille sans mains, pas moins de trois longs métrages d’animation étaient présents cette année dans les différentes sections dont le superbe Ma vie de Courgette de Claude Barras.

Distribué par Gebeka, présenté à la Quinzaine des réalisateurs, ce petit chef-d’œuvre de poésie bouleversant sur l’enfance en péril, nous plonge au cœur d’un foyer social et l’espoir de Courgette, môme de 8 ans, qui rêve d’une vie de famille.

Sur un scénario de Céline Sciamma (qui abordait déjà l’enfance dans Tomboy), adapté du roman de Gilles Paris (Autobiographie d’une Courgette) cette animation s’engage dans le réalisme tout en assumant sa poésie visuelle offrant à voir un film singulier et juste.

Tourné en stop-motion (marionnettes animées), le film  se met complètement à hauteur d’enfants et épouse plus particulièrement le point de vue de Courgette, ce gosse blessé par la vie, qui va se retrouver dans un orphelinat où sa vie va s’ensoleiller grâce à une bande d’orphelins.

Certes le sujet de prime abord n’est pas évident (la mort, la maltraitance parentale, le sentiment d’abandon ou la solitude) mais il n’y a finalement pas d’âge (le film est à conseiller aux enfants à partir de 10 ans) pour comprendre que la vie ce n’est pas toujours du gâteau et ce serait dommage de rater ce film audacieux et délicat  qui aura particulièrement marqué et bouleversé la Quinzaine des réalisateurs. Prix du public et Cristal du meilleur film au dernier Festival d’animation d’Annecy, vous allez sans aucun doute  beaucoup entendre parler et aimer cette magnifique Courgette !

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Atteinte de cinéphilie aiguë, Lorraine Lambinet, fille de projectionniste, a passé son enfance dans les salles obscures. Titulaire d'une Maîtrise Arts du Spectacle et Écrits Cinématographiques, elle a touché à tous les domaines du 7ème Art aussi bien à la programmation (Festival Quais du Polar, Courts du Polar), l'exploitation (Projectionniste), la réalisation (Assistante réalisatrice) ou la production (Assistante de production long-métrage ). Aujourd'hui, elle est Directrice d'un cinéma en région parisienne.

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