Cannes Clap 3: Du haut des marches, on domine presque un monde

Je viens d’ôter mon costume de star d’un soir d’un tapis rouge éternel et mythique. Tout est replié consciencieusement mais à portée de main, sait-on jamais qu’une autre occasion se présente ? Retour sur une journée mémorable.

J’ai encore été me coucher trop tard et fait plein de fautes dans mon article ! La vie du cinéma est éreintante. Du coup, je me permets de roupiller un rien plus longtemps pour accéder à la séance de 11h au Studio 13 pas très loin de l’hôtel, un cinéma réservé au pass cinéphile.

Pour être sûr d’avoir une place, je m’y pointe vers 10h. Car oui, mieux vaut prévenir que guérir, les places sont chères et on fait parfois plus longtemps la file que le temps qu’on reste dans la salle. Encore faut-il y rentrer. Un peu plus loin dans la file, un ancien cinéaste raconte son expérience : « Avant ça allait, j’étais accrédité, j’avais des invitations. Depuis trois ans, fini tout ça. Je dois me débrouiller : l’année passée, j’ai fait la file trois fois et pendant six heures pour voir le dernier Sofia Coppola (ndlr. « The Bling Ring ») ». Patience, patience donc.

Système D

S’il y en a un qui, en tout cas, a bien sa place, c’est ce soleil qui tape déjà (alors ça, c’est un belgicisme apparemment. En tout cas, tous les Français ne comprennent pas cette expression. Ils utiliseront plus facilement « le soleil cogne »). J’ai encore oublié ma crème solaire, mon cou prend cher même si je glisse dans mon col une revue afin de faire pare-soleil. Comme quoi, Cannes et Système D ne sont pas inconciliables.

On se protège comme on peut de ce soleil qui tape et cogne.
On se protège comme on peut de ce soleil qui tape et cogne.

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Système D aussi pour ce Monsieur qui patiente assis dans sa chaise pliable. On lui demande s’il n’a pas peur d’être étouffé : « Il y a de l’air. Puis, ici, c’est bon enfant. » Il a raison : après les mondanités d’hier et avant celles de ce soir, je retrouve ici, devant ce studio 13, un peu de l’ambiance des files d’attentes du FIFF. Dans la joie et la bonne humeur. À l’abri du star system. Bon, l’ouverture des portes se fait attendre, les festivaliers manifestent leur (gentil) mécontentement à l’applaudimètre. On perd patience, mais avec le sourire.

Avec une quinzaine de minutes de retard, le flot de spectateurs se déverse enfin dans la petite salle, un peu à l’écart du centre-ville cannois. Et je comprends mieux les craintes extérieures : la salle est confidentielle, il n’y a que 192 places (ça fait le grand écart avec le Théâtre Lumière qui frôle les 2500 places). Heureusement, en tirant un peu, tout le monde rentre.

Is somebody need English ?

Le film est présenté dans le cadre de la sélection ACID (l’association du cinéma indépendant pour sa diffusion) et s’intitule Qui Vive (premier film de Marianne Tardieu). Il bénéficie d’une petite médiatisation par la présence au générique de Reda Kateb (Le monde nous appartient, Gare du Nord) mais surtout d’Adèle Exarchopoulos (LA Adèle qui a fait sa vie à Cannes l’année passé ou qui a joué dans Des morceaux de moi).

À coté de moi, un journaliste fait aussi son premier Festival de Cannes. David Fontaine est journaliste pour Le canard enchaîné. Fou de cinéma, il est cependant amené à faire tout type de reportage comme il n’y a pas de spécialisation au sein du journal satirique français. « D’habitude, on ne couvre jamais le festival. Ici, le rédacteur en chef était d’accord, pour une fois. Donc j’ai battu le fer tant qu’il était chaud et, en un soir, j’ai rendu le dossier complet pour l’accréditation. Indispensable ! Il faut être sûr qu’on va traiter du Festival et remplir toute une série de conditions. »

La guerre des journaux

Et quand on y arrive, le chemin est encore long : Frédéric a un badge blanc, c’est la pire accréditation possible niveau presse. « Si tu regardes au bout de la rangée, il y a un autre journaliste, de Libé. Son badge est bleu, c’est le sacro-saint badge pour un critique. Mais il doit avoir quelques Cannes à son actif ! Moi je n’étais pas au courant de cette hiérarchie. J’ai tenté d’accéder à la conférence de presse de Grace de Monaco, j’ai fait la file sans savoir que la salle était déjà bien complète. Erreur de débutant. » Cela rejoint la discussion que j’avais hier avec Louis : « Le rédacteur en chef d’un magazine important va bientôt prendre sa retraite. À la question : Reviendrez-vous à Cannes ?  Il a répondu certainement pas. Cannes, c’est le festival de l’humiliation pour les journalistes, qui ont un badge en fonction de leur importance. Yves Montmayeur a réalisé un film documentaire sur Michael Hanneke. Certains crient au chef d’œuvre. J’ai rencontré un Chinois qui me demandait où il était : son accréditation est ridicule. C’est son 22ème festival pourtant. »

Enfin, trêve de bavardage. Le film est lancé après que le présentateur a demandé dans un Anglais parfait « Iz somebody need English ? » Classe !

Adèle, un ange qui passe, vite

Qui vive est un bon film. Pas de chance pour ceux qui ne sont venus que pour Adèle, son temps à l’écran est minuté, elle apparaît très peu, mais son rôle est marquant. Qui Vive, c’est l’histoire de Chérif (Reda Kateb qui décidément confirme son visage dramatique très saisissant, loin de la noirceur de son début de carrière dans Un prophèteLe monde nous appartient ou encore en terroriste dans Zero Dark Thirty. Reda devient un acteur qui compte), vigile pour une boîte qui le sous-paye et l’envoie chaque matin faire la garde devant un magasin d’une galerie commerçante. Un job qu’il hait, lui qui rêve de réussir le concours d’infirmier. Il l’a déjà passé quelques fois, sans succès. Mais il espère, il espère que tout change (décidément, c’est le troisième film en deux jours qui aborde ce thème) loin des jeunes de banlieues qui ne supportent pas qu’il travaille et porte un costume, loin des combines de son faux ami Dedah dans lesquelles il va pourtant tomber. Pourtant il y a l’amour de Jenny (Adèle Exarchopoulos, sublime et naturelle à chaque apparition).

 

Ne pas se fier à l'affiche! Si Adèle est bien mise en valeur, elle n'apparaît que dix minutes à l'écran.
Ne pas se fier à l’affiche! Si Adèle est bien mise en valeur, elle n’apparaît que dix minutes à l’écran.

Très vite le film aurait pu tomber dans les clichés, il n’en est rien. La jeune réalisatrice a pris soin d’étudier la psychologie des personnages (sans cacher non plus un certain côté autobiographique même si elle n’a pas grandi en banlieue). La musique est, comme dans Bande de filles, électro, organique et évolutive, surlignant plutôt qu’appuyant les ficelles narratives. Le scénario se tient, plus ou moins, malgré quelques invraisemblances notoires. Subtil et lumineux malgré son aspect dramatique, Qui Vive est un joli film, qui ne sortira qu’à l’automne prochain.

En mode asiatique

Je prends congé de mon nouvel ami journaliste et mange sur le pouce un panini. Surprenante scène, un groupe de quatre Japonais est attablé dans le snack. Tous les quatre sont littéralement accrochés à leur Smartphone entre jeux et réseaux sociaux. A l’heure où le Festival de Cannes propose maintes occasions de dialogue, ceux-là semblent faire l’apologie de la non-communication. Quand je vous disais « choc des cultures » …

Soit, j’ai enfin pris ma crème solaire et je continue mon programme. Le prochain film poursuit mon éducation, guère concluante la veille du cinéma asiatique, toujours dans la catégorie Cannes Classic. Cette fois, c’est le film taïwanais L’auberge du dragon du plus mandarin des réalisateurs : King Hu. L’acteur est présent dans la salle, 37 ans plus tard.

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L’histoire, se passant dans les années 1400, propose un affrontement entre deux camps, celui de l’Eunuque Tsao et celui des membres survivants de la famille de son opposant politique. Un combat fantastico-kung fu sanglant qui ne désignera qu’un seul vainqueur, juste à la frontière occidentale : l’Auberge du dragon. Bon, ça a déjà été mieux qu’hier, l’ensemble se laisse suivre. Après, le film a très mal vieilli, le kung-fu aérien et les bonds de 10 mètres de haut sont assez ridicules. Peut-être est-ce un problème de culture aussi et de mauvaise compréhension du cinéma chinois. Toujours est-il que pas mal d’éclats de rire ont sorti la salle de sa torpeur au cours de la séance. Vu la dimension tragique au possible, ce n’était sûrement pas l’ambition du film ! Moi, j’adhère un peu plus à ce cinéma-là, mais mon aversion n’est pas encore vaincue.

En attendant les stars

Après, petit (re)tour sur le marché du film avant de me diriger vers l’entrée du Majestic Hôtel, haut-lieu de la jet set et du fric. Devant l’entrée, c’est l’attroupement. « Elles ont du retard les stars » dit un. Pour certains, l’attente dure des heures pour espérer apercevoir une seconde leurs stars préférées englouties dans le balai des (grosses) voitures. Les gorilles veillent, la police aussi.

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Le tout ponctué de « On bloque ! », « C’est bon, on relâche » pour faire entrer et sortir les taxis et autres véhicules. Niveau vedettes, je n’ai vu personne, à part Philippe Bouvard, sur le boulevard, non loin du tapis rouge.

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Des péteux il y en a pas mal,mais une Grosse Tête, il n’y en a qu’une.

 

Et pendant ce temps-là...
Et pendant ce temps-là…

 

...et la Croisette continue de s'amuser
…la Croisette continue de s’amuser

 

Rendez-vous pour la gloire

L’heure est venue de me préparer. Car oui, cette fois, c’est la bonne. J’ai mon golden ticket pour la séance de 22h30 au Grand Théâtre Lumière.

"J'ai le césame pour demain soir, le tapis touge et ma première montée des marches" #FestivaldeCannes #Captives #AtomEgoyan
« J’ai le sésame pour demain soir, le tapis touge et ma première montée des marches » #FestivaldeCannes #Captives #AtomEgoyan

Le cœur palpite (et si je n’entrais pas?) et l’adrénaline frémit, je dois être top, j’ai trop peur de me faire refouler. Surtout que Louis n’a pas réussi à avoir une invitation pour lui. Je dois lui faire vengeance.

Pour fouler la red carpet et les 24 marches menant au Grand Théâtre Lumière (2500 places quand même), le règlement est strict: chaussures noires, pantalon noir, veste noire, noeud-papillon noir et chemise blanche. Pour atteindre le Graal, il faut franchir six contrôles. Si ton costume ne convient pas, tu es refoulé, tu redescends les quelques marches enjambées et deviens la risée de tout Cannes (bon j’exagère un peu). Alors, selon vous, ce soir, ça va passer ou pas? Réponse un peu plus tard!

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C’est marrant, en marchant dans la rue, je ne peux m’empêcher de penser (comme ça m’arrive de temps en temps) : quand je suis en Belgique, le port du costume c’est, en général, pour les examens oraux à l’université. Quel privilège de se balader dans la rue tel un prince. On a sa fierté quand même ! Ici, sur la Croisette, c’est la norme et c’est l’ego qui en prend un coup. Tous les costards rivalisent de beauté. Le mien, c’est juste un premier prix, en forçant la comparaison. Mais ce n’est pas bien grave, cette débauche de luxe ne m’intéresse pas, j’espère juste frôler le tapis rouge et rentrer dans la prestigieuse salle.

D’ailleurs, à défaut de Louis, je retrouve Manu, responsable de la production cinéma pour l’audiovisuel en communauté Wallonie-Bruxelles. Lui non plus n’est pas avare d’anecdotes. Mais là, avant la montée des marches, il me dit juste : « Profite! ». Et ça passe sans souci, ouf!

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Yesssssss, I’m in the place to be! 2309 places et les meilleures conditions de vision d’un film au monde, hâte! #festivaldecannes #Cannes2014

 

La vie en rouge

Car oui le moment est fantastique, même si c’est péteux à souhait, même si la plupart de ceux qui montent ces marches ne le font pas pour le film en lui-même et repartiront peut-être après un quart d’heure (comme cette demoiselle à la jupe beaucoup trop courte dont l’intérêt pour le film semblait être nul). Quel bonheur de sentir la moquette rouge sous ses pas (elle est quand même remplacée trois fois par jour !), de se sentir pénétrer le centre du Cinéma mondial, le centre des attentions. C’est un rêve éveillé, un privilège de cinéphile (que je ne suis même pas) gâté. Quelle sensation. Et c’est presque le vertige qui me saisit lorsque j’entre sur le balcon du Grand Théâtre, la vue est ahurissante, 2309 places, un cinéma comme je n’en ai jamais vu ! C’est dingue.

Manu me dit : « Tu vas voir, où qu’on soit, on est bien placé. C’est une expérience unique, les meilleures conditions réunies pour voir un film. Le système est vérifié dix fois d’affilée pour que tout soit parfait. Tout est chronométré, réglé sur du papier à musique. Les retards sont rares. » Pourtant, ce soir, c’est le cas, Atom Egoyan, Ryan Reynolds, Blake Lively et consorts prennent leur temps sur la red carpet et se font admirer. Les flashs crépitent. Nous, du balcon, nous voyons ça sur l’écran géant, impressionnant.

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11 I comme centre du monde

Et puis, c’est la clameur. Atom entre dans la salle qui se lève comme un seul homme qui serait le plus grand amoureux du cinéma. Manu en commentateur de luxe me dit : « C’est magique pour un réalisateur ». Il va s’installer au siège 11I, le centre parfait de la salle, la place du héros célébré. Célébré d’ailleurs durant tout le générique de Captives, durant lequel les applaudissements ne cessent, pour acclamer l’entièreté du casting.

Un casting d’exception pour un film glaçant et terriblement efficace, mais ça je vous en parlerai demain, parce que là je m’endors !

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Cultureux vorace et journaliste avide, je me promène entre découvertes et valeurs sûres, le plus souvent entre cinéma, musique et bandes dessinées mais tout est susceptible d'attirer mon attention :)

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