Cannes Clap 4 : le jour du marathon

9h ! Trop bien dans ma couche, je n’ai pas tilté que le réveil n’avait pas sonné. J’ai dormi trop longtemps. Du sommeil du juste peut-être ! Mais pas de celui du cinéphile qui aurait dû se ménager pour accéder à la séance de 8h30 au centre de Cannes ! Tant pis, va pour la séance de 11h au Studio 13 (voir article 3). Reste plus qu’à m’excuser auprès de Louis qui m’attend depuis 8h pour le petit déjeuner. Le petit déj’ – croissant et pain au chocolat – avalé, je termine ma critique du film d’hier, quand le sommeil avait eu la lâcheté de ne pas me la laisser terminer.

Retour vers le passé

Pour rappel, voilà le début commencé dans le Clap 3 :

« Et puis, c’est la clameur. Atom entre dans la salle qui se lève comme un seul homme, celui qui serait le plus grand amoureux du cinéma. Manu en commentateur de luxe me dit : « C’est magique pour un réalisateur ». Il va s’installer au siège 11I, le centre parfait de la salle, la place du héros célébré.

Célébré d’ailleurs durant tout le générique de Captives, durant lequel les applaudissements ne cessent, pour acclamer l’entièreté du casting. (Ryan Reynolds, Scott Speedman, Rosario Dawson, Kévin Durand…).Un casting d’exception pour un film glaçant et terriblement efficace »

 

Captives, un thriller marquant et d'une froideur émotionnellement intense
Captives, un thriller marquant et d’une froideur émotionnellement intense

Car si Captives marque le grand retour de l’habitué réalisateur canadien (De beaux lendemains, grand prix en 1997, Adoration, prix du jury œcuménique en 2008) dans la compétition azuréenne, son film en vaut la peine. Captives est le pendant de Prisoners (LE thriller de l’année 2013 signé Denis Villeneuve avec Hugh Jackman et Jake Gyllenhaal) version prédateur du web : huit ans après son enlèvement, Cassandra semble toujours être en vie. La police a trouvé des preuves qui redonnent du courage aux parents,  Matthew (Ryan Reynolds) et Tina (Mireille Enos), dont le couple a explosé sous le poids de la tristesse et du drame. Matthew est le dernier à avoir vu sa fille vivante, il est même soupçonné au vu de ses antécédents. Détruit, il se vouera corps et âme pour retrouver Cass.

De ce synopsis, Egoyan prend le parti de ne pas situer l’intrigue sur la recherche du ravisseur. Dès le premier plan, et sans aucun doute, la caméra met en valeur l’enleveur d’enfant (Kévin Durand formidable dans un rôle de dingue). Non, le sujet n’est pas là; le regard est plutôt porté sur tout le processus et les ruses employées à faire tomber ce réseau de trafic d’enfants génialement organisé. Au plus près de la colère des parents, la caméra d’Egoyan donne compassion aux spectateurs et les entraîne émotionnellement dans son film. Rythmé, le film ne manque pas non plus de créativité au niveau de la mise en scène et du montage. Atom Egoyan crée son histoire avec une manière qui lui est bien propre, un peu iconoclaste et surtout déconstructrice, en alternant les flashbacks et les flashes forwards parfois imprévisibles, un vrai puzzle. Mais sans jamais perdre son spectateur, ce qui est remarquable. Mais ce que le film réussit le plus, au final, c’est à faire naître quatre véritables acteurs jusque là sous-exploités. Ryan Reynolds, en père courage et combatif, est très juste dans sa composition (bien loin de ce qu’il nous avait fait connaître de lui). Rosario Dawson, le body sexy de Sin City, donne corps, cette fois, à l’émotion et à l’épaisseur de son rôle dramatique de directrice de cellule spécialisée dans la recherche d’enfant. Son compère inspecteur, Scott Speedman, l’invulnérable monstre mi-garou mi-vampire d’Underworld, ressuscite enfin. Mais la plus grande performance reste celle de Kévin Durand, absolument succulent dans son rôle de doux pervers sans cœur. Le quadra canadien, habitué aux seconds rôles, trouve enfin un rôle marquant et glacial.

Côté défaite, le film ne réussit pas à dépasser l’excellent Prisoners, sorti il y a quelques mois et qui donnait un coup de massue sur le cinéma. On ne peut donc pas en vouloir à Captives de succomber sous cette écrasante comparaison. Mais le bât blesse surtout par la mise en musique du thriller. La musique de Mychael Danna (fidèle d’Egoyan et oscarisé pour sa B.O. de l’Odyssée de Pi) est écrasante, plombante et surtout, rajoute du mélo et de la dramatisation à un film qui n’en avait pas besoin.  A part cet aspect, Captives se montre plutôt convaincant dans sa haute-tension. Il sortira en octobre en salles.

Spartacus et Cassandra, deux roms dans le temple du luxe

Retour à la réalité, j’arrive à 10h40 devant le Studio 13. Il y a moins de monde que pour le film précédent, tout le monde rentre en salle tandis que le réalisateur et son équipe, entrent, eux, en scène pour présenter un documentaire d’immersion dans la vie de Spartacus et Cassandra, un frère et sa sœur. Deux roumains tâchant de vivre chaque jour dignement malgré la misère apparente et leurs parents mendiants et démissionnaire. Une mère battue et malade et un père tombé en alcoolisme, par la force des choses et de la rue, et qui croit que tout sera meilleur en Espagne, maison et travail à la clé. L’alcool fait rêver mais ne transforme pas les cauchemars. Un triste encadrement qui ne laisse que peu de chances aux deux enfants qui rêvent d’école et d’une vie comme les autres enfants. Aidés par Camille chez qui ils ont été placés, Spartacus et Cassandra découvrent les joies de la campagne et d’une maison à soi, loin du squat délabré. L’espoir est permis ! Et c’est cet espoir que le réalisateur  Ioannis Nuguet tente d’imposer, bien loin des préjugés. Et, trop tôt responsabilisés à ramener de l’argent, Spartacus et Cassandra redeviennent des enfants. Loin du chantage de leurs parents, ils apprennent à vivre sainement et insouciamment. Un très beau film servi par la poésie de la mise en scène et des paroles elles-mêmes écrites par les deux enfants qui retrouvent un goût du paradis. Reste le doute, comme à chaque fois avec un film de ce genre, de savoir si le contact de la caméra n’a pas travesti la réalité.

L'équipe du Spartacus et Cassandra, un docu pour porter un autre regard (celui d'enfants) sur les Roms!
L’équipe du Spartacus et Cassandra, un docu pour porter un autre regard (celui d’enfants) sur les Roms!

Les Guatémaltèques aussi rêvent d’or

Après un rapide brunch, c’est parti pour la deuxième séance du Studio 13 avec un retour à la fiction, mais tout aussi documentaire. Rêves d’or, du cinéaste espagnol Diego Quemada-Diez, a reçu le prix Un certain talent en 2013 à Cannes même. Ce n’est donc pas une avant-première mais un film marquant, essentiel et absolument désespéré sur l’exil de trois jeunes Guatémaltèques, Sara (qui se fait passer pour un garçon tant la condition de femme est rude), le leader un rien caïd et le sensible Juan et Samuel, à la recherche du rêve américain. Un rêve mis sur les rails du jour au lendemain, lorsqu’ils décident de monter clandestinement dans un train : le destin de milliers de jeunes Guatémaltèques croyant en une vie meilleure. Rejoint par l’Indien Chauk, la petite troupe va très vite se rendre compte que le périple s’annonce compliqué. Et qu’il est possible que tous n’atteignent pas les States. Quasiment insoutenable, ce film est majeur, dans sa mise en scène parfois poétique mais surtout sans concession. Avec un triste constat sur la difficulté de rêver d’une autre vie, plus humaine et des sacrifices considérables qui y sont nécessaires. Bouleversant.

Un film brillant sur la difficulté de rêver des USA quand on est du pauvre Sud.
Un film brillant sur la difficulté de rêver des USA quand on est du pauvre Sud.

Invitation, please !

Le générique terminé, je reçois un sms de Louis : « Intéressé par une invitation pour Saint-Laurent, ce soir ? ». Pourquoi dire non quand j’ai une nouvelle fois l’occasion de piétiner ce sacré tapis rouge? Il m’explique : « J’ai trouvé une autre invitation, Natacha (ndlr. Régnier) m’a demandé d’être son cavalier. Ca ne se refuse pas ! ». De fait !

Je cours enfiler mon costume et c’est reparti pour la course. Avant de partir, je me confectionne un  petit papier pour essayer de trouver une invitation pour la séance de minuit : The Salvation avec Mads Mikkelsen, Eric Cantona et Eva Green. Car oui, difficile d’avoir son invitation pour certains films. Des dizaines d’aficionados assiègent le Palais du Festival en abordant les gens qui en sortent. Il faut dire qu’ils ont leurs chances, même pour les films ultra-prisés. Car si les invitations sont gratuites, il est obligatoire pour ceux qui les possèdent de les utiliser. Sous peine d’être pénalisé et d’être discrédité. Ou de perdre des points dans la grande loterie, assez arbitraire, qui distribue les invitations. Du coup, certains donnent leurs invitations avec plaisir. D’autres sont plus adeptes de la montée des marches et du glamour associé qu’à la vision de film : ils filent après un quart d’heure. Puis, il y a ceux qui donnent leur invitation au dernier moment… parce qu’ils se sont fait refouler! Le malheur des uns fait le bonheur des autres, dit-on!

Aux principales entrées du Palais, ils sont nombreux à faire le mur pour tenter d'avoir une invitation.
Aux principales entrées du Palais, ils sont nombreux à faire le mur pour tenter d’avoir une invitation.

Fan du grand Eric, j’écris sur ma feuille que je balade à bout de bras dans la foule : « Looking for Eric… and 1 ticket for The Salvation ». Ca en fait rire quelques uns qui apprécient la référence et, au final, chance !, j’apprends que des invitations sont disponibles au stand Cinéphile. Mission réussie, je frôlerai donc deux fois le tapis rouge, ce soir. Et, en plus, je verrai un des films que j’attendais le plus. Content que je suis.

Saint Laurent, saint ennui !

En attendant, j’ai pris place dans la file en zigzag qui mène au Tapis. Certains font déjà des selfies ou apprêtent leur smartphone pour filmer (avec) leurs pieds et immortaliser l’ascension des 24 marches. Quelques-uns se font refuser car « pas le look coco ».

C’est du balcon que j’assiste à la montée des marches de Salma Hayek en mode défenseure de grandes causes. Elle tient dans ses mains un panneau « Bring back our girls » : un signal fort vers la Namibie et les jeunes filles enlevées par Boko Haram. Les stars savent s’engager malgré leurs paillettes, tant mieux! Mika, Michel Piccoli, Natacha Régnier, Catherine Frot (oh la robe !) s’ensuivent au rendez-vous des stars et des flashs (les stars sont-elles encore capables de voir le film après tant de sollicitations photographiques ?).

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Message fort pour SalmaHayek!
Saint Laurent oblige, c'est un défilé qui s'offre le tapis rouge, comme ici avec Catherine Frot.
Saint Laurent oblige, c’est un défilé qui s’offre le tapis rouge, comme ici avec Catherine Frot.

Le noir se fait et le biopic sur Yves Saint Laurent commence sous les applaudissements nourris du public. Nourris, mais pour peu de temps. Le film se révèle ennuyeux. Malgré sa mise en scène soignée, protocolaire, d’une beauté exemplaire (on ne peut pas le retirer à Bertrand Bonello), l’histoire (laquelle ?) n’est rien d’autre qu’une succession de tableaux sans réelle narration entre eux. Ca brille, ça claque mais ça ne suffit pas à faire un film, ou alors un film nombriliste et prétentieux. Ce qu’est Saint Laurent, on dirait que le réalisateur Bertand Bonello s’est regardé filmer et s’en est félicité. Pour celui qui ne connaît rien à l’histoire d’Yves Saint Laurent, difficile de suivre le film qui plus est ne recèle aucune performance d’acteur sinon celle peut-être des chiens (qui donne un brin d’éclat à la salle, hilare). Jérémie Renier sauve un peu la mise en campant Pierre Bergé, très à ses affaires; Louis Garrel aussi. Ne parlons pas de Léa Seydoux et Gaspard Ulliel en YSL ne m’a pas séduit. Bref, c’est mauvais de chez mauvais et il n’y a pas de quoi péter les coutures (surtout que le film passe quand même à côté du couturier grandiose en préférant prôner son quotidien mélancolique, sa consommation extravagante de cigarettes et ses cocktails alcool-médocs. Et on se dit : « Mais quel con ! »). Et la grande débandade du public du balcon semble suivre le même avis!

Gaspard Ulliel et Jérémie Renier campent deux figures emblématiques de la mode à la française.
Gaspard Ulliel et Jérémie Renier campent deux figures emblématiques de la mode à la française.

Un détour par le cinéma de la Plage où mon film préféré va commencer. Le Bon, la Brute et le Truand s’apprête à débarquer sur le sable où plus une chaise n’est libre.

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En vitesse, je rejoins la salle du Miramar pour un film d’horreur américain. It Follows de David Robert Mitchell. Et ça commence sur les chapeaux de roue. Le film raconte le cauchemar d’une jeune fille contaminée par une malédiction MST à cause d’un de ses amis. Dès lors, elle voit des visions de créatures voulant la tuer. Sa seule échappatoire est de coucher avec quelqu’un pour s’en débarrasser. Parti de ce postulat, It Follows est entièrement basé sur l’ambiance et semble réussir un coup de maître. Semble parce que malgré le déroulement passionnant, je dois me rendre au pied des marches pour espérer voir The Salvation. Frustration, au pire je reviendrai demain matin.

Un colt pour achever mon sommeil

Re-frustration, le film a une demi-heure de retard, la montée aussi ! J’aurais pu voir la fin de l’autre ! En attendant, un gars juste à côté de moi me déride. Saoul comme un cochon et vêtu d’un blouson de cuir noir, il a peu de chance de rentrer. A moins de se faire passer pour Gerbi le Magnifique ! Un peu plus loin, c’est un homme, à la veste parfaite, qui risque pourtant de se faire refuser : il porte une jupe !

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La tapis rouge, c’est aussi l’occasion d »étaler sa toute nouvelle chirurgie esthétique, réussie… ou pas!

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Quel plaisir de retrouver Mads Mikkelsen (Hannibal, Casino Royale), Eva Green (Casino Royale, Kingdom of Heaven) ou Jeffrey Dean Morgan (Watchmen). D’autant plus que le western de Kristian Levring est assez réussi.

De facture classique, le film brille par sa mise en image, splendide, avec une forte importance accordée au jeu d’ombres. Ca débute comme un film de Leone, un train entre en gare. Jon (Mads Mikkelsen fait pour ce rôle de cowboy) est un pionnier danois, il retrouve sa famille après huit ans. Pas de chance, leur calèche est interceptée par deux ex-bagnards. L’irrémédiable arrive, le jeune fils de Jon est tué, et sa femme, violée et laissée pour morte. Jon se venge et tue les deux hommes. Problème, l’un d’eux est le frère du caïd local.

Même si tout n’est pas parfait (le décor est assez spécial, entre réalisme et carton, les deux acteurs quasi-mutiques), ce western, tourné en Afrique du Sud, réussit à nous emporter. A tellement nous emporter que j’ai le soupçon de m’être endormi. J’aurais bien empoigné un des colts du film, tiens, et visé entre les deux yeux ma fatigue terrorisante. Pas de chance, pas de revolver et je dois lutter à mains nues et à poings fermés. Le film finit, je ne demande pas mon reste, et après quelques photos de Mads, je cours rejoindre mon lit pour être en forme pour la dernière journée qui s’annonce.

Mads Mikkelsen dispose à Cannes d'une aura incroyable. Sympathique et accessible, il s'est prêté au jeu des selfies et autographes avant d'être prié de regagner sa voiture.
Mads Mikkelsen dispose à Cannes d’une aura incroyable. Sympathique et accessible, il s’est prêté au jeu des selfies et autographes avant d’être prié de regagner sa voiture.

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Cultureux vorace et journaliste avide, je me promène entre découvertes et valeurs sûres, le plus souvent entre cinéma, musique et bandes dessinées mais tout est susceptible d'attirer mon attention :)

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