« Cases blanches », une BD époustouflante

Cases blanches, c’est une bande dessinée parue début janvier mais dont on peut déjà dire que peu sauront se hisser à sa hauteur durant l’année. Ce one shot, qui tend vers le roman graphique, est le fruit d’une collaboration entre le scénariste Sylvain Runberg, coauteur renommé de plus de 45 albums aux styles très différents en à peine une dizaine d’années (dont les séries Les colocataires, OrbitalLondon Calling, Hammerfall et Millenium), et le dessinateur Olivier Martin à qui l’on doit notamment la série Les Carrés. En 2010, ils avaient déjà travaillé ensemble, ce qui avait débouché sur un diptyque intitulé Face cachée et récompensé au International Manga Award de Tokyo. Ce duo fonctionne décidément bien et nous offre ici une nouvelle œuvre magistrale. L’intrigue de Cases blanches tourne autour d’un dessinateur de BD à succès, Vincent Marbier, qui est incapable d’avancer sur le tome 2, victime d’un blocage complet, après un premier tome qui lui a apporté le succès, 125 000 exemplaires, rien que ça ! Les pressions sont multiples (les fans et le public en général, son scénariste et son éditeur), tout comme les doutes. Tout en suivant ce personnage dans une véritable épreuve susceptible de toucher les différents métiers de la création, le lecteur découvrira avec intérêt l’envers du monde de la BD. De la conception à la commercialisation en passant par l’édition, c’est une véritable plongée dans ces coulisses (que les auteurs connaissent bien, de première main) et leurs travers qui attend le lecteur.

Cases blanches, page 6

L’intrigue tourne donc autour de la profession de dessinateur BD et de la souffrance du personnage principal qui se questionne sur le sens de sa vie, voire semble même complètement paralysé, incapable d’agir, mais aussi de réfléchir. Connaître le succès et faire naître des attentes chez le public nécessite d’être prêt à le gérer ; alors quand cette reconnaissance provient d’un livre qui ne correspond pas à l’auteur, un engrenage fait de doutes et de désespoir s’enclenche. Divorcé et ne voyant son enfant qu’occasionnellement, Vincent Marbier doit affronter ses démons, piégé par la solitude et le mensonge (il n’ose pas avouer qu’il n’arrive plus à dessiner). Cette intrigue extrêmement bien construite met en scène des personnages dont la profondeur psychologique est à souligner ; leurs doutes ne sont pas juste effleurés, ils sont au cœur de l’histoire. Comme le héros le dit lui-même, « une œuvre n’est pas forcément représentative de son auteur ». Message reçu 5/5, en espérant qu’il en soit de même pour les fans ou les professionnels les plus hystériques ou oppressants.

Cases blanches, page 11

Les dessins sont magnifiques et les nuances de couleur, effet sépia, très réussies. Assez sombres (surtout du gris et du brun), parfois agrémentés de quelques touches colorées, ils rendent bien l’atmosphère dans laquelle le héros s’enfonce, sans imposer au lecteur un environnement pesant, qui semblerait irrémédiable. Le trait, très subtil et animé, entraîne le lecteur dans l’histoire, donne le tempo, et le recours occasionnel à l’aquarelle permet de faire comme une pause dans le récit. Les personnages sont attachants, sans être caricaturaux. De plus, le lecteur s’amusera peut-être à reconnaître ici et là des acteurs réels du monde de l’édition BD, tels qu’Olivier Martin lui-même qui apparaît au détour d’une case, mais aussi d’autres scénaristes et dessinateurs.

Au final, Cases blanches est une histoire toute en nuances, très forte et touchante, qui met en lumière les difficultés des auteurs de bandes dessinées (nombreux sont les dessinateurs ne pouvant vivre de leur métier). Par là, elle interroge aussi sur les conditions de travail en général, la pression ou le mal-être qui affectent un nombre important de personnes, au-delà de ces seuls artistes. Mais c’est aussi une belle leçon de vie, qui fait plaisir au lecteur, l’émerveille, et qui ne le plonge donc pas dans une sensation de malaise irrémédiable que certaines intrigues peuvent provoquer.

Sylvain Runberg et Olivier Martin, Cases blanches, Grand Angle, 88 p., 16,9 €. ISBN : 978-2-81893-165-3

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Je n'aime pas parler de moi. Ce qui ne devrait pas être un problème vu que c'est peu probable que vous vouliez lire sur ce sujet. Par contre, j'aime bien écrire sur tout ce qui suscite ma curiosité, m'amuse ou m'interpelle. Parfois aussi les trucs que j'aime pas, pour vous mettre en garde, ou vous effrayer. Dur à dire.

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