Chez Nous, Once Upon a Time in the ch’Nord

Une bonne polémique, c’est toujours bon pour la promotion. Sur ce plan, Chez Nous n’a pas dû attendre longtemps, car fidèle à son habitude, le FN, par l’intermédiaire de son porte-parole, a lourdement attaqué le film et son créateur, Lucas Belvaux, qui a eu l’outrecuidance de se poser en contradicteur, réclamant ironiquement (ou pas) que le financement du film soit comptabilisé dans le budget de campagne du PS. De son côté, l’équipe de promotion du film n’en demandait pas tant.

Pauline, infirmière à domicile, entre Lens et Lille, s’occupe seule de ses deux enfants et de son père, ancien métallurgiste. Dévouée et généreuse, tous ses patients l’aiment et comptent sur elle. Profitant de sa popularité, les dirigeants d’un parti extrémiste vont lui proposer d’être leur candidate aux prochaines municipales.

A quelques semaines du premier tour de l’élection présidentielle française, cette fiction autour d’une élection municipale a, sans surprise, irrité les cadres du FN, puisque toute ressemblance avec un certain parti d’extrême droite et une certaine présidente de parti n’est manifestement pas fortuite. Du physique au tiques de langages de la présidente d’un Bloc Patriotique en plein processus de dédiabolisation, du nom de la municipalité fictive, Hénart (très proche de Hénin-Beaumont) à sa localisation, le Nord de la France, beaucoup d’éléments font écho à Marine Le Pen et à son parti.

En apparence, Chez Nous est un brûlot anti-FN. La réalité est cependant plus nuancée puisque le film est inspiré par un roman noir, Le Bloc, écrit par Jérôme Leroy. Ce dernier a d’ailleurs participé à l’écriture du scénario et soutient que certains éléments de son roman sont exagérés pour les besoins de la fiction. Lucas Belvaux, lui, se défend d’avoir voulu provoquer le FN et parle d’une volonté de créer la discussion sur la manière dont les gens entrent en politique. Néanmoins, se pose la question de la fiction et de la réalité, de la fiction inspiré par la réalité et de la fiction pure, d’autant que la prise de position est nette et sans équivoque quant à la cible. Certains éléments du film semblent empruntés à l’exagération du roman de Jérôme Leroy au risque de déprécier la charge politique du film; une manière pour Lucas Belvaux de se poser en auteur plutôt qu’en militant politique.

A la manœuvre donc, Lucas Belvaux. Le plus français des réalisateurs belges est aussi un cinéaste engagé à la manière d’un Ken Loach outre Manche. Son œuvre n’est pas toujours politique mais toujours empreinte d’une fibre militante : Rapt, 38 Témoins, Pas son genre,… . Après La Raison du plus faible en 2006, il retrouve avec Chez Nous un accent incontestablement politique.

Si l’intention du réalisateur est simple, déconstruire le discours d’un parti d’extrême droite (le Front National pour ne pas le citer), son application l’est beaucoup moins en raison de la complexité du sujet et de la synthèse qu’impose le format. Réaliser un tel film, c’est matérialiser l’expression « marcher sur des œufs ». Il n’est pas certain que le film convainque les indécis de rejeter le FN ou les récents convertis au chant des sirènes de la Marine de revenir sur leur intention de vote, tant le traitement du sujet évite l’écueil du manichéisme bon marché.

Dans sa volonté de déconstruction du double langage politique en confrontant l’envers et l’endroit du parti d’extrême droite, Lucas Belvaux évite la diatribe pour l’analyse rigoureuse mais captivante d’un mécanisme subtil. Le film aurait d’ailleurs mérité de se conclure sur une ellipse parfaitement maitrisée sur la forme et le fond, puisqu’elle synthétise brillamment l’hypocrisie du parti d’extrême droite. Malheureusement, un épilogue aussi maladroitement écrit que pauvrement interprété vient ternir cette belle conclusion. Sans pour autant nuire à l’ensemble.

Au delà de l’objet nécessairement politique, Chez Nous est une étude sociologique prenante de bout en bout (moins cinq petites minutes). Le mérite en revient à une narration efficace, quoique dense, mais également au duo Dequenne/Dussollier qui livre une prestation sophistiquée. En vieux bourgeois doucereux et cadre discret du Bloc Patriotique, Dussollier est magistral face à une Emilie Dequenne qui joue parfaitement le rôle de la femme faussement naïve mais parfaitement déterminée. Leur prestation solide estampille le film d’un sceau de qualité élevé. Pour compléter le casting, Lucas Belvaux a fait appel à Catherine Jacob pour interpréter Agnès Dorgelle, la très marine présidente du Bloc Patriotique et à Guillaume Gouix pour camper Stanko, un militant tumultueux du Bloc Patriotique.

Que ce soit le film politique, l’étude sociologique ou l’anti-Bienvenue chez les Ch’tis, Chez Nous offre une large gamme de saveurs cinématographiques, comme autant de raisons d’aller le découvrir. De plus, le film occupe une place marginale du spectre cinématographique français, et mérite à ce titre, autant que pour sa qualité intrinsèque, un large intérêt du public.

A voir depuis le 1 mars 2017

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Comme le dit si bien Pascal Quignard, "Ecrire, trouver le mot, c'est éjaculer soudain". Ou encore Alphonse de Lamartine, "La critique est la puissance des impuissants". Mmh, pas très cohérent tout ça. Pour ma part, et pour contredire Sheakspeare, la critique n'est pas aisée et je ne suis pas dans l'aisance. J'écris néanmoins parce que c'est par moment assez jouissif, comme l'exprime si bien l'ami Quignard. A part cela, j'aime le cinéma, la bd, la musique et les citations à la con.

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