La condition indigène au Guatemala. Ixcanul Volcano, cinéma à l’Espace Senghor

Espace Senghor Ixcanul Cine-Club

Je décide d’écrire un article sur le film Ixcanul Volcano lorsque mes yeux croisent le programme papier du ciné-club de l’Espace Senghor au boulot. Ce dimanche 13 novembre à 18h sera projeté ce petit bijou du nouveau cinéma latino-américain, réalisé par Jairo Bustamante. Il pose un regard sensible mais cru sur la condition indigène au Guatemala ainsi que la discrimination faite aux femmes.

Je songe alors qu’il serait bon de rédiger un billet sur le film, un sur l’Espace Senghor, notre nouveau partenaire, et un autre sur mon expérience volontaire d’un mois dans ce même pays vécue cet été, qui s’intitulera « la condition indigène au Guatemala. Volontaire, une expérience renversante ». Articles à venir.

Concentrons-nous pour l’instant sur cette critique qui vous invite vivement à voir le film Ixcanul Volcano sur le grand écran de l’Espace Senghor. Un format à la hauteur des paysages et du sublime travail de portraitiste de Jario Bustamante.

Pourquoi ? Pas parce que vous êtes particulièrement intéressé(e)s par l’Amérique latine, mais parce que vous êtes intimement – et peut-être secrètement – engagé(e)s dans la lutte contre tout type d’exclusion sociale, in the wooorld.

Parce que vous êtes particulièrement intéressé(e)s par l’Amérique latine, curieux, et que – même si très lente, très sobre, très taciturne – cette oeuvre est généreuse. Elle vous plonge en une heure et demie seulement dans le rythme de vie des populations indigenas du Guatemala et les problèmes rencontrés. Jairo Bustamante raconte avec beaucoup de fidélité ce qui se passe dans le pays (pour sûr il est originaire de la région où le film fut tourné).

Empreint de sagesse, de douceur, il ne s’agit pas de ces films faciles qui manichéisent abondamment ou prennent parti. Il ne s’agit pas de ce septième art « du monde » qui défend une cause ou dénonce un système défaillant de façon presque vulgaire tant le propos et la délation y sont prévisibles. Le réalisateur est parti d’un simple constat et ne se pose pas en justicier de son pays : être une femme, indienne, célibataire et pauvre, c’est quatre raisons d’avoir la vie (très) dure.

Parce que la patte graphique, les paysages, le processus de réalisation et la langue valent le détour.

L’empreinte de Jario Bustamante : temporalité réaliste, lente, travail sur la couleur, dé-saturée, effet d’images vieillies, dialogues crus, épurés.

Les paysages : on se croirait… en Islande au pied de l’Eyjafjallajokull, en la présence de bananiers. Le réalisateur ne nous laisse voir la silhouette du volcan que trois fois dans le film si je me souviens bien. Il entretient notre incompréhension face aux mythes et croyances des personnages en choisissant de ne pas révéler concrètement l’image de celles-ci. Mais aussi parce que Ixcanul, le volcan sacré, est une métaphore du bouillonnement de la femme, qui se soulève, progressivement, mais ne le sait pas encore, n’identifie pas la source de ce bouillonnement.

La réalisation : il a organisé des ateliers en demandant aux habitants de lui raconter des histoires de leur vie. Jairo filme de la manière la plus triviale qui soit ce quotidien qui nous est par moment difficile de comprendre tant il est empreint de codes. Il a constaté les connexions particulières qu’ont les femmes avec les rituels de leurs mères et grand-mères, mais aussi tous les rites respectueux de la nature. Ixcanul n’est pas un film à propos des indigènes mais un ouvrage qui s’est développé au sein même de la communauté indigène. Le personnage principal est joué par une femme qui a réellement été confrontée au problème du film.

La langue du film : le Kaqchikel n’est pas vraiment une langue parlée en dehors de son environnement. Elle est rarissime. Vous n’entendez pas ces sonorités (mélange d’hébreu, d’arabe et de castillan) dans les médias. Vous l’entendez tout au mieux sur des sites défenseurs de l’agriculture alternative et durable, dans des archives vidéos de développement social, ou des travaux ethnologiques d’universitaires. L’occasion d’ouïr cet idiome qui tend à disparaître est plus qu’appréciable. De toute manière, il faut aller voir les films en VO, il faut abolir l’omnipotence de l’anglais et je m’en veux à chaque fois que je choisis la facilité.

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La condition indigène au Guatemala

Je décide de ne pas entamer cet article par une photo prévisible et attendue, issue du film Ixcanul. Je décide d’entamer cet article par une photo plus vérace, franche, et frappante de beauté. Les photos du long métrage ont déjà été vues et revues depuis sa sortie, en 2015. Ce quotidien inhabituel loin de la mondialisation a frappé le public occidental. Les photos sur le Net sont peu nombreuses en réalité mais ont fait le tour du monde : le film est arrivé rapidement au succès dans le secteur du septième art.

Sur-primé, ce long métrage de la nouvelle génération latino-américaine remporta l’Ours d’Argent à Berlin, le Prix du Meilleur Film à Carthagène et Guadalajara, le Grand Prix du festival gantois, le Prix d’Interprétation Féminine à Montréal, le Prix du Meilleur Long Métrage à Philadelphie, le Prix du Public à Toulouse. Ce n’est pas rien comme panel de récompenses. Enfin, si vous ne faites pas partie de ces gens qui remettent toute leur confiance entre les pattes de quelques rameaux touffus ou bestioles velues du milieu qui garnissent les affiches, je vais tenter de vous mettre l’eau à la bouche d’une autre manière.

María, 17 ans, est une jeune maya Kaqchikel, l’une des quelques vingt et une communautés principales du pays. Elle vit avec ses parents dans une plantation de café au pied d’un volcan encore en activité. Assez vite dans la narration, elle est mariée par arrangements au contremaître de la plantation, Ignacio, plus âgé qu’elle, cela va sans dire. Mais María rêve de découvrir le monde qui se cache de l’autre côté de la montagne et ne compte pas rester dans son village.

Elle séduit alors un récolteur de café de son âge qui veut aller aux États-Unis dans l’idée de s’enfuir avec lui. Les habitants pensent bien qu’il suffit d’enjamber la montagne pour rencontrer l’El Dorado, en ignorant qu’il faut enjamber le Mexique entier. Ce volcan les laisse au bord du monde, loin des villes, loin de la modernité. Loin des richesses. Le plan de la jeune femme ne fonctionne guère car le fermier part sans elle. Tout est obstrué, l’horizon est bouché, les plans de la caméra resserrés. Cela me rappelle un peu Dancer in the Dark. Il lui restera cependant quelque chose de cette aventure avec le garçon.

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La condition indigène au Guatemala

María redécouvre sa propre culture lors de sa grossesse. Son corps et son incapacité à comprendre l’événement sont tels l’éruption du volcan. Si seulement les habitants apportaient le soin, l’admiration et le respect aux corps de la femme comme ceux qu’ils vouent au volcan divinité… Après des complications non moindres à trouver un transport rapide et une arrivée en panique à l’hôpital de Guatemala Ciudad suite à une morsure de serpent, María accouche d’un mort-né. Du moins, c’est ce que le gendre, Ignacio, ainsi que le corps médical font croire aux parents. Ces derniers n’étant pas hispanophones, la traduction faite par le nouvellement marié est approximative. On découvre un crime administratif bien plus glauque que la mort d’un nouveau-né. Le mari a vendu l’enfant.

Une signature est arrachée à María sous anesthésie, un cercueil est remis à la famille, accablée, un obscur entretien se déroule auprès d’une fonctionnaire derrière une vitre : le tour est joué. La famille revient chez elle, sous le choc, commence à creuser la tombe. Le cercueil n’est habité que d’une brique. Non de la chaire perdue. Ce trafic d’enfant est un sujet bien peu traité et dénoncé. Jusqu’en 2008, le Guatemala était encore un des pays au monde qui exportait le plus de bébés. Il s’agissait d’adoptions légales. Aucun adoptant ne quittait le territoire en se demandant comment était-ce aussi facile de repartir avec un enfant. Contre quelques pauvres billets, tout comme pour leurs terres, leurs maisons, leurs productions, leurs bestiaux, les populations vivant dans la misère n’ont guère la notion de l’argent, et guère le choix. Ils revendent ce qu’ils peuvent pour une bouchée de pain, pour survivre.

Post-scriptum : Nous avons écouté lors du projet volontaire nombre d’histoires de la sorte, et sommes allées vivre une semaine dans un village proche duquel s’était implanté par la force une centrale hydroélectrique, une autre semaine en milieu semi-rural dont le paysage se voyait embellit par une cimenterie. La suite dans l’article du 30 décembre.

Alors bien sûr tout ça n’est pas réjouissant comme univers. A quoi bon payer une entrée (à 4 euros, waw quel abus) pour aller se déprimer la santé ? On fait l’amour aux arbres. On saoule les porcs au rhum afin de les encourager à copuler et rapporter le sou au foyer, presque comme les habitants, qui s’assomment (aussi au rhum) dans la cabane du coin dont les alentours sont transformés en pissotières et en terrain de dépucelage. On assiste à un mariage forcé. On saute à cloche pied sur un rocher pour avorter. Ça tire la tronche tout le long du film, on vole les bébés et ça pleure.

C’est un ton qui n’est pas incontournable dans les drames latino-américains. Nous pouvons remarquer des touches d’humour dans certains drames, assez percutants par ailleurs. Je songe au long métrage dont la narration a lieu lors du coup d’état chilien Machuca, ou à celui qui relate la guerre civile au Salvador, Voces Inocentes.

Mais ici, dites-vous, sinistre et misérabilisme ? L’œuvre dessine au contraire un portrait glorieux et inspirant de ces deux femmes, désireuses de vie, qui ont des envies, des idées, une sexualité, telles que nous les avons vues – mes trois camarades et moi-même – au Guatemala cet été. Malgré un mutisme certain des femmes et enfants, malgré l’oppression du gouvernement raciste et machiste, malgré des multinationales toujours plus gourmandes dérobant les terres qui n’ont pour seuls propriétaires que les indiens, j’ai été bouleversée par la force et l’intégrité de certains mayas. Tout cela anime en nous une remise en question de notre citoyenneté, ou absence de citoyenneté…

La condition indigène au Guatemala
La condition indigène au Guatemala

Le film est à vivre, comme une claque. Et nous renvoie à nos principes de vie, à notre consommation personnelle, à l’apprentissage de nos droits, à l’éthique qu’est d’être humain dans un monde qui communique partout, tout le temps, avec tout le monde. Alors, profitons de ces moyens de communication pour nous indigner, nous réjouir, nous extasier, ou méditer. Grâce à l’Art, grâce au Cinéma, grâce à la Littérature, grâce à tous ces organismes, ONG, associations qui naissent partout dans le monde et de plus en plus, grâce à l’éveil des consciences : soyons alertes de ce qui nous entoure, ailleurs, pour poursuivre le chemin vers les égalités et le respect des êtres, ici, chez nous. Surtout que nous sommes bien loin d’avoir la conscience tranquille, lorsque l’on sait que la dette mondiale, la pauvreté, le Tiers-Monde, ne dépend que de nous, acheteurs hypocrites.

On en pense pas moins, mais que faisons-nous ? Que fais-je moi, si ce n’est bouffer du chocolat alors même que les sols d’Amérique Centrale n’en peuvent plus de cacao et sont voués à mourir ? Où suis-je moi, lorsque j’oublie la présence des sans-abris dans une rue parce que quotidienne et permanente, elle en devient banale ? Que fais-tu toi, lorsque ton gouvernement vomit des ignominies à tout bout de champ ? Où es-tu toi, quand ta voisine se fait taper sur la gueule, que tu es là, l’entends, mais n’oses pas ? Que fait-on lorsque l’on sent des attitudes discriminatoires d’inconnus dans un tram, dans un resto ? Va-t-on les voir et leur dire poliment que cela nous met mal à l’aise et que l’on ne veut pas être indifférent ?

Nombrilisme et compagnie, le monde change de visage grâce à des gens qui ont des couilles. Jairo Bustamante fait partie de ceux qui donnent un coup de pied dans la fourmilière. Fourmilière ici un pays qui n’est plus en guerre mais loin d’être en paix. Un pays qui vend 40% soi-disant de sa population aux forces armées, à la malnutrition, à l’an-alphabétisation ou aux loups capitalistes, quand il s’agit en vérité de 60% de la population qui est maya. Le reste, les ladinos, ce sont parfois ceux des hôpitaux, souvent ceux de la ville, ceux des panneaux publicitaires, blanchis par le fond de teint, ce sont systématiquement les politiques, fréquemment les intellectuels, ceux qui se brûlent parfois les ailes dans la masse élitiste d’une société dont les yeux scintillent lorsqu’on dit USA. J’en dis déjà trop pour mon prochain article sur la condition indigène au Guatemala, volontaire ! J’espère que celui-ci vous aura donné envie de vous pencher sur ces questions, universelles et atemporelles.

Ixcanul Volcano, à découvrir à l’Espace Senghor ce dimanche à 18h

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En Belgique depuis deux ans, j'ai travaillé à la Maison de l'Amérique Latine puis à la Jazz Station à Bruxelles. Vous me trouvez surtout dans la rubrique musique. Mon dada? Les musiques trad et électro. J'aime aussi beaucoup le milieu muséal et le septième art. Quand je n'ai pas de la musique dans ma tête, c'est voyage dont je rêve. Je parle fort et suis un peu j'tée, mais si vous me lisez, ça va mieux ! Très malheureusement, l'aventure Culture Remains est bientôt finie pour moi : je pars à Montréal pour un master d'Ethnomusicologie. En attendant, c'est depuis Liège que je profite de mes derniers moments en Begique.

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