Contre-dits ! au Théâtre Poème 2

Difficile d’écrire une critique dans un contexte aussi bruyant que le départ du Cortège des Géants de la Ducasse de Messines. Le troupeau qui se presse autour du géant Biloute ne me semble pas différent de l’intérêt porté aux éructations de Denis Lavant. Même bruit, même ferveur, même aveuglement : folklore et culture. Enfin, ne soyons pas trop excessifs, le folklore a au moins ses vertus.

Les représentations et même les présentations. Il n’y a pas que mon humeur qui soit contre. L’expérience m’est venue. Car depuis longtemps il s’est trouvé des gens pour avoir de pareilles idées et m’ont supplié. Toujours cela a été ou un échec ou une odieuse vulgarisation. On en sortait malade (moi et les amis qui sentent juste).

La distance est nécessaire à mes écrits. C’est une illusion que de vouloir les rendre publics et en public. Ils y perdent leur retenue. C’est perdre leur nature.

Lettre d’Henri Michaux à Marcel Hicter (directeur général au ministère de la Culture en Belgique), 1977 in Henri Michaux, Donc c’est non : lettres réunies, présentées et annotées par Jean-Luc Outers. Paris : Gallimard, 2016. P. 136

Je suis allée voir Contre-dits, un concert-lecture par un trio inédit autour de la poésie de Michaux. A la sortie, certains disaient : « Henri Michaux aurait adoré ! ». Ce n’est pas si sûr. Son aversion pour les adaptations théâtrales de ses textes n’a jamais été aussi justifiée. Mis à part peut-être pour les grands connaisseurs de l’œuvre de Michaux, il me semble très difficile de se retrouver dans cette cacophonie.

En cette période anniversaire des événements de mai 68, on peut se poser des questions sur l’évolution, ou plutôt sur l’utilisation d’une certaine forme de théâtralisation. Dans ses mémoires, le grand comédien André Debaar, qui représentait à cette époque troublée le théâtre conservateur et établi, raconte comment les étudiants du conservatoire se sont dressés devant l’autorité de Jacques Huisman, alors directeur du Théâtre National.

Au milieu du premier rang des « assis », siégeait… Pierre Laroche, et son regard exalté.

Jacques Huisman, devant nous, debout, surplombant Pierre à ses pieds, lui dit très calmement : – « Que veux-tu ? ». Réponse pathétique : – « Ton théâtre ! »

André Debaar, Mon théâtre tel quel : souvenirs, témoignage, Editions Audace, p.119

Le raccourci peut paraître hâtif et le parti pris contestable, mais comment ne pas y penser devant ce spectacle qui cherche par tous les moyens à étouffer les mots d’Henri Michaux ? D’abord par la guitare électrique, ensuite par des cris sans but ni sens. Pris indépendamment, chaque interprète est un instrument à part entière. Et ç’aurait pu être une bonne idée ! Jean-François Pauvros à la guitare sort des sons bruts de son instrument, se servant du looper pour les rendre plus obsédants encore ; Guylaine Cosseron joue littéralement de ses cordes vocales en utilisant son corps comme un tambour et Denis Lavant, fidèle à lui-même, fait ce qu’il sait faire, malheureusement obligé de s’égosiller non-stop dans un micro, parasité par les bonnes intentions des deux musiciens. L’absence d’un metteur en scène ou d’un regard extérieur se fait cruellement sentir.

Cette critique peut paraître réfractaire aux projets originaux… Et pourtant ! J’aime par-dessus tout l’expérimentation ! Mais pour que l’expérience soit aboutie, il me faut un minimum de symbiose et de cohésion. On peut dire par exemple que le projet (avorté) de disque dans lequel Jean-Claude Derudder, accompagné du trompettiste de jazz Jean-Luc Cappozzo, expulsait les mots de Jean-Pierre Verheggen en improvisation, ce spectacle-là brillait par sa cohérence et rendait justice au Stabat Mater de Verheggen.

Tout le problème réside dans la cohérence entre fond et forme, entre le comment et le pourquoi. Dans Contre-dits, il y a du bruit pour le bruit ; les mots, eux, ne passent pas. Les sons et les textes ne se répondent pas, ils coexistent seulement. Et tout ce boucan ne laisse pas le souffle nécessaire qui donnerait aux spectateurs le temps de s’accrocher aux mots qu’ils sont venus entendre. Les seuls moments de grâce sont ceux où Denis Lavant se libère du micro pour venir nous lire des textes, avec pour seul instrument… sa voix.

Comment dire aux gens d’aller au théâtre après ça ? Ceux qui aiment et/ou connaissent Henri Michaux risquent d’être déçus ; ceux qui viennent le découvrir risquent de passer à côté, puisqu’il est inaudible.

Ainsi cette mode inepte de tout mettre en spectacle continue ! […] Je déteste ces passages forcés à l’exhibition théâtrale. Pas seulement pour moi. Une admirable méditation de Virginia Woolf de sa voix intérieure, était devenue, après manipulation, des voix distrayantes, sans plus et faussement distrayantes. On en souffrait pour elle. […] Ne vous laissez pas amadouer par des malfaiteurs.

Lettre d’Henri Michaux à Suzanne Deybach chez Gallimard (1978), in Henri Michaux, Donc c’est non : lettres réunies, présentées et annotées par Jean-Luc Outers. Paris : Gallimard, 2016. P. 142

Vive la création et les audaces qui l’accompagnent, car quoi qu’on en pense, elles permettent justement de le penser !

Contre-Dits !  Conception : Denis Lavant / Guylaine Cosseron / Jean-François Pauvros
Textes : Henri Michaux – poèmes issus du recueil L’Espace du dedans
Interprétation : Denis Lavant, Récitant / Guylaine Cosseron, Voix / Jean-François Pauvros, Guitare électrique
Une production de Vocal Illimited – Création 2017

Retrouvez toute la programmation du Théâtre Poème 2 sur leur site, mais aussi dans notre article sur Culture Remains !

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