Quand la culture américaine se lâche : Jésus en star de la télé-réalité

Au sein de l’énorme et multiforme industrie du Comics, le label Vertigo a toujours su imposer sa marque de fabrique par des choix osés. Dès ses premiers récits de genre, dans les années 90, la maison publiait à peu près tout ce qui se faisait de bien en terme de BD américaine et anglaise à grand tirage. Avec sa ligne éditoriale située quelque part entre le mainstream super-héroïque et une vocation plus underground, Vertigo a toujours incarné l’idée d’une liberté de ton décomplexé et adulte, avec ses univers ancrés pour une bonne part dans le fantastique ou le roman noir. Bref, la partie sombre et désabusée de la culture populaire contemporaine, mais avec un soupçon de réflexion sur son média qui fait la différence. De fait, peu de maisons peuvent se targuer d’avoir édité autant de classiques du genre, tels que 100 bullets, Sandman, Fable, V pour Vendetta ou encore les plus récents, American Vampire et DMZ.

Voilà. Ouf. Après ce premier paragraphe d’érudition gratuite en forme d’encart publicitaire, allons droit au but ! Un conseil, prenez maintenant une grande inspiration… Ok, si c’est fait (ou pas hein), je crois que vous avez absorbé l’apport d’oxygène suffisant pour que j’ose enfin vous résumer le pitch gros comme une maison de Punk Rock Jesus, à faire pâlir n’importe quel producteur hollywoodien : Imaginez qu’une société de production télé orchestre le clonage de Jésus, et ce en vue de le voir participer à une télé-réalité, alors que le Jésus en question, une fois devenu adolescent se rebelle, pour finalement devenir la dernière punk star du moment, en croisade contre toute forme de croyance religieuse.

Hem.

Bon d’accord, fallait y penser. L’idée a ce petit côté too much qui personnellement me fait peur, même.

Sauf que, heureusement pour nous, enfin jusqu’à maintenant pour moi, c’est extrêmement humain et bien raconté. C’est surtout l’occasion pour Sean Murphy de revenir sur une série de thèmes bien ancrés dans notre réalité. Il y a par exemple la parenté et la responsabilité, à travers la jeune Gwen, mère vierge immature, the girl next door infantilisée par la production, qui comprend un peu tard qu’elle n’a aucun contrôle sur la vie de son propre enfant qu’elle a jetée en pâture aux médias, sombrant dans l’alcoolisme et les médicaments. Mais il y a aussi notre rapport à la religion de masse, aux possibilités de la science, au financement de celle-ci, la liste est longue et s’allonge au fil des pages, qui soulèvent autant de questions, observent autant de travers de la société qu’elles nous passionnent en nous donnant une envie rapidement irrépressible de savoir comment toute cette situation un peu dingue et désespérée va se terminer.

On se prend à se demander comment nous aurions nous-mêmes réagi en grandissant avec cette idée inculquée en nous d’être une personne à la fois exceptionnelle – comme nous le sommes tous – et en même temps complètement coupés de toute réalité – comme nous … enfin bref…

Et si Rick Slate, le producteur du programme télévisé est un odieux personnage à la limite du sadisme psychopathe, obsédé par l’argent et tout aussi empli de morgue qu’il est dénué de toute empathie, le reste de son équipe réunie pour l’occasion est elle composée d’êtres humains un peu plus recommandables, qui tentent à tout prix de sauver un jeune homme du naufrage.

Qu’il s’agisse d’ailleurs dans l’histoire du véritable clone de Jésus ou pas – de toute façon on lui a donné une apparence occidentale et des yeux bleus pour plaire au public – que le jeune homme soit un véritable messie ou un simple adolescent malheureux et rebelle à l’enfance difficile, cela n’a plus vraiment d’importance. On voudrait juste trouver quelqu’un ou quelque chose pour apaiser sa douleur, provoquée par une mère involontairement absente, une identité impossible à composer et un environnement aseptisé et faux.

Riche en rebondissements et en personnages secondaires en proie aux doutes, Punk Rock Jesus se lit d’une traite, d’une part comme un divertissement sophistiqué avec son quota d’action fédératrice, et d’autre part comme une réflexion rentre dedans, avec ses arguments musclés et pertinents, plein de bon sens et d’humanité. Bref, une très bonne série Vertigo, réunie ici en un seul volume, et dès lors à lire d’une traite sans bouder son plaisir, comme on dit.

Punk Rock Jesus, de Sean Murphy, paru en français chez Urban Comics. ISBN : 9782365772600.

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Ex-libraire passionné.

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