Cycle Agnès Varda, Flagey

Ces derniers jours, Agnès Varda était en fête à Bruxelles, la ville qui l’a vue grandir puis déguerpir à Sète fin des années trente. Les plus vigilants d’entre vous ont ainsi pu la voir à Bozar, présenter la version restaurée de Cléo de cinq à sept, mais aussi à l’Université Libre de Bruxelles, où elle se prêtait, une semaine durant, au jeu laborieux de la master class pour les étudiants en cinéma. Flagey ne pouvait être en reste, qui lui a consacré un cycle de films parmi lesquels Documenteur et Sans Toit ni Loi.

Documenteur, Agnès Varda

« On ne sait pas grand-chose d’Emilie. Mère seule. Mère délaissée. Mère triste. Mère bohème à la recherche d’un toit pour elle et son fils dans les rues de Los Angeles. Mère de Martin, petit bonhomme attendrissant incarné par Mathieu Demy, le fils d’Agnès Varda. Laquelle nous offre un bout de vie d’Emilie et Martin sur un plateau de tournage. »

Le plateau de tournage, justement, chez Agnès Varda il a souvent le chic pour capter le réel dans une saisie documentaire surprenante. Ici, ce sont les rues de Los Angeles qui servent de décor naturel à la cinéaste octogénaire qu’on n’a de cesse de vouloir ranger dans les messieurs Nouvelle Vague. Or, elle n’est pas Nouvelle Vague, Agnès Varda. Et d’abord, Nouvelle Vague, ça ne veut pas vraiment dire grand-chose. Et puis, la plupart des caractéristiques qu’on a collées au cinéma des jeunes turcs fransquillons des années 60 étaient déjà en germe dans le premier long métrage de la photographe du TNP en 1954.

Dans ce moyen métrage-ci de 1981, toutes ces caractéristiques sont toujours d’actualité : une équipe technique modeste, un tournage en décors naturels, en son direct, sans scénario étriqué, des acteurs non professionnels, une marque auteuriste prégnante…

Tout ce qui a fait la patte Varda se retrouve dans Documenteur. Aussi ne s’étonnera-t-on pas d’être balancés entre fiction et documentaire sans que la frontière jamais ne s’établisse clairement. Le rôle d’Emilie est interprété par Sabine Mamou, la monteuse de plusieurs films d’Agnès Varda et Jacques Demy. Mathieu Demy joue un rôle également, ainsi que certaines autres personnes rencontrées. Mais d’autres intervenants sont clairement des gens captés de ci de là, comme la serveuse, le couple d’ami, l’écrivain.

Mic mac d’images volées et d’images pensées, toutes au service d’une narration préétablie, Documenteur est bien une fiction, mâtinée de réalité rugueuse. Celle de Los Angeles. Celle d’une secrétaire française, séparée de son compagnon aux Etats-Unis, et en quête d’un logement pour elle et son petit garçon. Bout de vie mélancolique de 64 minutes scandées par la voix off de Delphine Seyrig, le film de Varda fait des bulles de poésie, comme à son habitude. Ce n’est pas un de ses plus grands de sa filmographie, mais il invente la correspondance française au mockumentary, cet OVNI qui joue au documentaire et à la fiction, aux dépends du spectateur.

C’est aussi à l’occasion de ce film qu’elle appose pour la première fois au générique son concept de « cinécriture », balayant d’une main l’étanchéité des postes héritée de la bonne vieille tradition française. Depuis toujours, Agnès Varda écrit ses films en les tournant. Point de tapuscrit fouillé à l’entame d’un tournage (ce qui lui vaut d’ailleurs régulièrement des refus d’aide à la création), pour laisser la place au hasard des rencontres, pour que le film se fasse vraiment au tournage. L’association d’idées, c’est le moteur de la machine Varda. Et Dieu sait qu’elle la pratique avec une vivacité d’esprit encore étonnante actuellement. Elle le prouvait déjà avec cette fiction documentée il y a trente ans de cela…

Sans Toit ni Loi, Agnès Varda

« Mona est morte. Son corps transi gît dans un fossé. Personne ne la connaissait vraiment et l’enquête conclura à la mort naturelle. Varda, elle, s’intéresse à cette routarde, remonte le cours du temps pour interroger les personnes qu’elle a croisées quelques semaines avant sa mort. Elles nous livrent leurs impressions sur cette drôle de fille qui foulait l’asphalte en plein hiver, campant de ci de là, au gré de ses humeurs et de la bienveillance des croquants, libertaire et incomprise. » « Cinécrit » en 1985, Sans Toit ni Loi a l’intelligence de ne pas chercher à faire comprendre Mona. Point de misérabilisme explicatif ici. Agnès Varda n’essaie jamais de provoquer l’empathie du spectateur vis-à-vis de la jeune routarde. Elle en offre simplement un portrait éclaté, à l’image des portraits dans les glaces brisées qu’elle fera plus tard lorsqu’elle se reconvertira en « visual artist ». Insaisissable, Mona le reste donc tout au long du film. Pour le spectateur dérangé, comme pour la cinéaste, qui dédie par ailleurs son film à Nathalie Sarraute, auteure notamment du Portrait d’un inconnu.

En guise de bris de miroir, Varda fait appel aux derniers témoins qui ont croisé la route de Mona. Le reflet qu’ils nous en renvoient face caméra est tronqué, trop subjectif, trop humain. Ils émaillent douze travellings traversés de droite à gauche, à contre-courant, par l’héroïne marginale, distillant une autre réalité. Celle d’une routarde de vingt ans, assoiffée de liberté, fée farouche retorse à toute analyse psychologique. Celle de la misère et du froid. De la bonté et de l’hypocrisie humaines.

Dans le fauteuil confortable du Studio 5, l’identification à cette héroïne est malaisée. Ses réactions agressives et maladroites font obstacle à la pitié. Parfois, elle attendrit. Mais c’est rare. Et pourtant, jamais on a l’impression que Varda force le trait. Les aspérités dont elle affuble son personnage sonnent mal mais juste, documentées rigoureusement par la cinéaste qui a rencontré maints routards, discuté avec eux, et même casté l’une d’entre eux qui devait incarner le rôle principal. Mais la réalisatrice s’apercevra bien vite qu’elle ne pourra pas compter sur elle.

Du coup, elle choisit Sandrine Bonnaire, qu’elle avait déjà approchée quelques années plus tôt après avoir vu A nos amours, de Maurice Pialat où la jeune actrice avait fait une performance remarquée. Sandrine Bonnaire accepte de se prêter au jeu et tourne dans des conditions éprouvantes en plein hiver dans le Sud de la France. Ses efforts seront récompensés puisque ce rôle lui vaudra le César de la Meilleure actrice en 1986. Un prix diablement mérité, tout comme le Lion d’Or remporté par Varda la même année…

Malheureusement, le cycle Varda, c’est fini à Flagey, mais rien ne vous empêche de vous procurer le coffret qui vient de sortir ou d’opter pour un des new cycles de Flagey, parmi lesquels celui consacré à Alfred Hitchcock. Pour ceux que ça intéresse, cliquez ici

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S. aime la bande-dessinée et le cinéma, les images qui parlent, quoi.

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