Cycle Delvaux – Benvenuta

« François, jeune cinéaste, désire adapter l’œuvre d’une romancière, qu’il soupçonne être autobiographique, ce dont l’auteure se défend. Vivant recluse dans sa maison de Gand, Jeanne est d’abord courroucée de l’intrusion de ce fouineur dans ses affaires. Mais peu à peu, elle découvre dans les visites régulières du jeune homme un plaisir perdu de la rencontre et de la réminiscence. Si tant est qu’il s’agisse bien de réminiscence… »

Un film qui montre un film en train de se faire ou des souvenirs en train de se construire… Otto et mezzo de Fellini n’est pas loin. Mais ici, on est plus dans le concret, le pragmatique, le personnage de François qui imagine les plans, fait du repérage de lieux, etc… Il y a donc aussi de La Nuit Américaine de Truffaut dans cet avant-dernier film de Delvaux. Bref, toujours cette réflexion sur la réalité de ce qu’on voit, de ce qu’on montre ; toujours ce mince fil tendu entre rêve et réalité, cette frontière ténue qui est la marque du réalisme magique made in André Delvaux.

Réalisateur, certes, mais avant cela scénariste, c’est-à-dire adaptateur ou plutôt transsubstantificateur en langage Delvaux. Cette fois-ci, c’est le roman de Suzanne Lilar, La Confession anonyme, qui sert de trame initiale au récit filmique. Le livre raconte la confession d’une femme qui a atteint l’amour divin par l’amour humain. En aimant follement mais platoniquement un homme, elle verse dans la passion mystificatrice. Delvaux garde l’idée de l’amour mystique mais en fait passer la résurgence par la création du personnage de François (l’incontournable Mathieu Carrière), jeune cinéaste sensible bien décidé à faire de l’histoire de Benvenuta un film, son film.

 

Tout porte à croire que Delvaux a mis beaucoup de lui-même dans la relation qui se noue entre Jeanne et François, entre la réalité et le récit. Il choisit une fois de plus un de ses comédiens fétiches pour incarner ce rôle. Mathieu Carrière, à l’accent allemand si reconnaissable – qui fut entre autre choses le pianiste Julien de Rendez-vous à Bray, Pierre de Hamaere dans L’œuvre au noir, ou encore le Christ dans Met Dieric Bouts – est souvent considéré comme l’alter ego du réalisateur, à l’instar d’un Mastrioanni pour Fellini. Et puis, Carrière campe un réalisateur, intéressé par l’adaptation d’une œuvre littéraire et par le dialogue avec son auteure. Comment ne pas penser à la relation régulière qu’entretint le cinéaste avec sa romancière à lui, Lilar, chez qui il prit l’habitude de se rendre tous les vendredi à 5 heures tapantes pendant des années pour discuter scénario ? Delvaux raconte lui-même qu’il était toujours à l’heure dite devant la porte de l’écrivain et qu’il sonnait sans faute sur les coups de cloche de l’Eglise. On retrouve tout cela dans le film, même si cela se passe à Gand et non Place du Sablon à Bruxelles. Le réalisateur pousse le clin d’œil jusqu’à garder l’heure, et les cinq coups de cloche, avant de faire sonner François chez Jeanne.

 

C’est donc un film qui parle de cinéma et d’amour, un amour absolu qui pousse ici Benvenuta (Fanny Ardant ; oh comme il est jouissif de voir Fanny Ardant interpréter ce qu’aurait pu être Françoise Fabian jeune) dans ses retranchements les plus forts. Pour sauver son fils, son amant Livio promet à Dieu de ne plus voir Benvenuta. Etrangement, celle-ci se plie au vœu pieux du séducteur napolitain. Elle retrouve dans cette chasteté imposée un regain dévorant d’amour pour son amant lointain, à qui elle continue d’écrire des lettres enflammées. En parallèle à cette histoire d’amour recréée par flash-back de la romancière ou par projection du cinéaste (comme toujours, Delvaux laisse une liberté d’interprétation totale pour le spectateur), se développe justement une autre histoire entre Jeanne et François. Les deux se croisent par le jeu de miroir des dialogues, contrepoint déroutant qui perd un peu plus le spectateur.

Fatalement, c’est aussi une histoire d’amour du cinéma, ce médium qui permit à André Delvaux de transcender la réalité, de la mâtiner de poésie, d’imaginaire, de mystère. Le film raconte la création et la recréation cinématographique selon Delvaux et l’impossible choix entre rêve et réalité. En cela, il consiste presque en un manifeste d’auteur.
A lire. A voir. A méditer.
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S. aime la bande-dessinée et le cinéma, les images qui parlent, quoi.

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