Cycle Delvaux – L’Oeuvre au Noir

« Dans la Flandre du XVIème siècle, l’alchimiste Zénon est recherché pour hérésie. Il revient pourtant en fin de vie dans sa ville natale de Bruges pour y retrouver ses vieux amis et continuer d’exercer sa science sous un faux nom. Mais peu à peu, les yeux reconnaissent, les langues se délient et l’Inquisition fait son office. »

Inspiré du roman éponyme de Marguerite Yourcenar, L’œuvre au noir est le dernier film d’un André Delvaux déjà retraité de l’INSAS. Il sort en 1988, peu après le décès de la romancière qui avait montré un intérêt particulier pour ce cinéma littéraire. L’accord de l’écrivain, peu portée sur la chose cinématographique, n’était pas gagné. Malgré tout, notre maître ès adaptations national avait su la convaincre en lui envoyant sept pages sur son livre. Yourcenar donne sa bénédiction au début des années ’80 mais Delvaux est en plein Benvenuta. Il ne peut plancher sur le scénario qu’à partir de 1986.

Comme à chaque fois, Delvaux conserve l’esprit de l’œuvre littéraire initiale mais s’en approprie totalement la traduction sur grand écran. Dans le roman, construit à partir de cartes picturales par Marguerite Yourcenar, on suit l’humanisme militant de Zénon de ses 20 à ses 80 ans. Le scénariste fait ici le choix de commencer son récit aux 80 ans de Zénon et recourt aux flashs back pour suggérer ou éclaircir des éléments de jeunesse de Zénon, sa mère, sa demi-sœur, sa jeunesse pubère avec son cousin Henri-Maximilien (Philippe Léotard), l’autodafé de ses essais scientifiques. Ce parti pris permet de se concentrer sur le Zénon vieillissant, en bout de vie et fort de mille expériences humaines. La fin de parcours d’un personnage en dit parfois plus long qu’une lente évolution. Cela, Delvaux l’a bien compris, qui écrivait à Yourcenar qu’il s’agissait de « décrire la naissance d’un homme libre ».

Ce procédé narratif fait penser au Casanova de Fellini. Là aussi, le réalisateur Italien avait osé présenter un Casanova moribond, en bout de course, inassouvi et fatigué, comme la somme implacable d’expériences plus ou moins enrichissantes. Et là aussi (coïncidence), le délire onirique du plus grand menteur de tous les temps prend des poses de tableaux, particulièrement inspirés du peintre Longhi.

Chez Delvaux, ce sont les peintures de la Renaissance qui ont donné leurs couleurs aux plans tournés dans sa chère Flandre. Le lien avec la peinture était d’autant plus évident que Marguerite Yourcenar a élaboré ce qui constitue l’un de ses chefs-d’œuvre en associant librement des cartes postales représentant des tableaux de la Renaissance qu’elle affectionnait. De là est né Zénon et son chemin de croix à travers les plaines arides de l’imbécillité humaine. Sublimés par la photographie, ces tableaux d’un autre temps sont un écrin de velours pour le jeu de Gian Maria Volonte, absolument sublime dans le rôle du médecin humaniste. D’ailleurs, il obtint le Prix du meilleur acteur au Festival de Cannes de 1988, après que le film ait été ovationné pendant quatre minutes par le public.

Véritable « décantation du livre » de Marguerite Yourcenar, selon Adolphe Nysenholc, le dernier film d’André Delvaux reste fascinant, de cette fascination qui ne vous empêche pas de voir le temps passer mais qui vous retient corps et âme, vous enchaîne à la cause du héros, à son passé, à ses rides. Seul bémol peut-être, les flashs back obscurs tombés un peu à pouf et ne servant pas toujours la représentation de cette destinée hors du commun (je pense notamment au rôle assuré par Marie-France Pisier).

Le film se joue encore à Flagey les 20 et 31 octobre. Amoureux de la littérature et de la peinture, n’hésitez plus ! Surtout que le long métrage est suivi d’un court documentaire sur le peintre flamand Dieric Bouts, commande de la télévision flamande à l’époque et véritable réflexion méta-filmique d’André Delvaux et Ivo Michiels sur la peinture et le cinéma.
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S. aime la bande-dessinée et le cinéma, les images qui parlent, quoi.

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