Cycle Humphrey Bogart, Flagey

Il en a inspiré des générations d’acteurs et de réalisateurs. Il en a provoqué des clins d’œil et des hommages. Jean-Paul Belmondo, incarnant Michel Poicard, filmé par Jean-Luc Godard, ne fait rien d’autre lorsqu’il se passe doucereusement le pouce sur la lèvre dans A Bout de souffle. Rien d’autre qu’imiter Humphrey ‘Bogey’ Bogart.

A l’instar de Marlon Brando, Bogart fait partie de ces trop rares monstres sacrés dont Hollywood creusa la légende. Le film noir doit beaucoup à cet acteur inné au charisme ravagé. Collez-lui une cigarette entre les dents, un vieux pardessus usé, un falzar bien remonté au-dessus du nombril et un verre de whisky entre les pattes, et vous obtenez le mythe Bogey. Une virilité incandescente sur un corps de pierre et une voix de gangster. Pas étonnant, dès lors, que Flagey consacre un cycle à Monsieur Bacall (Ah, ça, le couple Lauren Bacall-Humphrey Bogart, c’était quelque chose ! du Joli-Pitt puissance dix !). A l’heure où je vous parle, il reste encore deux films à l’affiche jusque toute fin décembre :

Le Trésor de la Sierra Madre, John Huston (1947)

« Dobbs et Curtin, deux américains paumés dans le Mexique des années ’20, rencontrent Howard, un vieux chercheur d’or en fin de carrière. Las de mendier à Tampico, ils décident de s’associer avec lui pour partir dans une quête éperdue de richesse, sans prendre garde aux prédictions d’Howard. L’or rend fou pour qui ne sait pas quoi en faire. »

Adaptateur d’aventures talentueux, John Huston a toujours su faire la part belle à la psychologie de ses personnages. Le Trésor de la Sierra Madre n’échappe pas au lot, tant ses trois protagonistes sont ciselés dans le marbre du conte. Oui, parce que quand même, il y a une bonne vieille morale à la fin, genre l’argent ne fait pas le bonheur mais trêve de spoiler.

L’intérêt de ce black & white western, c’est bien sûr la sueur, la violence latente, l’aridité ambiante, la rugosité mâle de tous les intervenants, le sifflement des balles, la sécheresse du pays et des âmes, l’animosité, la folie. Mais l’intérêt, c’est aussi l’histoire qui nous emporte dans l’avidité aurifère de ces prospecteurs du dimanche. Et puis, le chamboulement qui s’opère en chacun d’eux au fur et à mesure que leur rêve devient réalité.

Le plus marquant est bien sûr Dobbs, c’est-à-dire Humphrey Bogart. Dobbs, si droit, si intègre au début du film, puis qui bascule peu à peu dans la folie des grandes heures. De bonhomme de confiance, Bogart passe à salaud fini, avec une justesse et une crédibilité incroyables. Comme dans tous ses films, son charisme crève l’écran et s’impose au spectateur tel un théorème indiscutable. Howard n’est pas en reste non plus, qui cabriole de malice à côté de ses jeunes compagnons. Le vieux sage, campé par Daddy Huston himself, est étincelant de vitalité, ce qui vaudra d’ailleurs à son interprète un Oscar. Tim Holt, quant à lui, confirme le talent aperçu dans La Splendeur des Amberson, d’Orson Welles. Quand on sait que c’est après avoir vu ce film que Huston décida de l’engager pour le rôle de Curtin, alors que Ronald Reagan était d’abord pressenti…

… On se dit que le casting a été bien pensé. Alliée au savoir faire du réalisateur, la maîtrise des trois acteurs rend ce western terriblement humain, donc prenant. Du tout grand Bogart.

A voir Flagey les 16, 18, 20, 21 et 30 décembre. Pour les heures précises, c’est par ici.

La Comtesse aux pieds nus, Joseph Mankiewicz (1954)

« La pluie s’acharne sur un petit cimetière italien, tandis que l’on enterre une étoile filante, Maria Torlato-Favrini, aka Maria d’Amato, aka Maria Vargas. La pluie s’acharne sur des parapluies que ne sont même pas foutus de tenir leur propriétaire, tandis que trois hommes se souviennent. »

Trois hommes se souviennent d’une Cendrillon tragique qui marqua l’histoire du cinéma. Qui dit souvenir, dit flash-back. Puisqu’on commence à la fin de l’histoire, à la mort de Maria Vargas, il faut bien remonter au début, savoir qui est cette mystérieuse Comtesse aux pieds nus, adulée par tous et possédée par personne. Mais Mankiewicz ne fait pas dans le flash-back simple, non. Il fait appel à la mémoire de trois hommes, pas spécialement différente, mais différemment circonstanciée. Ce qui importe dans cette triple réminiscence, ce n’est pas la battle de points de vue (de toute façon assez similaires), mais bien d’offrir une focalisation diversifiée au spectateur. Bref, le pitch se résume à ceci : Trois hommes racontent Maria Vargas, danseuse espagnole ramenée par un producteur américain en mal de « nouveau visage ».

Il y a un peu d’Ava Gardner dans Maria Vargas et beaucoup de Rita Hayworth. Il y a de l’Howard Hugues dans le personnage du richissime producteur. Et puis, il y a toute la vision acerbe du milieu hollywoodien et de l’aristocratie démodée que Mankiewicz couvre d’une satire acerbe.

Enfin, bien sûr, il y a Humphrey Bogart qui donne la réplique à Ava Gardner. Et là, la magie opère. Relation toute amicale faite de compréhension et de respect mutuel qui unit ces deux victimes du système. Ava Gardner est sublime, dans un de ses meilleurs rôles. Bogey joue Bogey : désabusé, lucide, humain, intègre, et toujours aussi charismatique. Son jeu est moins impressionnant que dans Le Trésor de la Sierra Madre mais il est tout aussi convaincant. Le scénariste et réalisateur oublié louvoie dans un monde dégénéré mais finit par sortir son épingle du jeu. Il est bien le seul.

Malgré un recours aux flash-back parfois maladroits, Mankiewicz parvient à tenir le spectateur. Jusqu’au bout, on veut savoir pourquoi celle qui donna son pseudonyme aux sœurs Vargas est morte. Jusqu’au bout, on veut croire à l’indépendance défiante de cette Cendrillon va-nu-pieds.

Juste pour la réunion à l’écran d’Ava Gardner et Humphrey Bogart, ça vaut le coup d’œil. Mais ça le vaut tout autant pour le cynisme de Mankiewicz et pour ses trouvailles de réalisation, notamment cette danse de Maria Vargas qu’il ne nous donne jamais à voir, alimentant la frustration spectatorielle en n’offrant que le contrechamp des spectateurs du tripot espagnol, ébahis devant cette femme envoûtante si bien incarnée par Gardner.

A voir Flagey les 17, 19, 23, 24, 27, 29 et 31 décembre. Pour les heures précises, c’est par ici.

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S. aime la bande-dessinée et le cinéma, les images qui parlent, quoi.

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