Dakh Daughters : une Ukraine féminine et rageuse au Théâtre 140

Dakh Daughters

Sept ukrainiennes revisitent au Théâtre 140 l’univers des cabarets, avec leurs chants traditionnels… pas vraiment traditionnels !

Oreilles sensibles, âmes douces, s’abstenir. Sur cette scène d’Europe de l’Est, vous percutez toute une rame de l’histoire moderne et des contes ancestraux d’Ukraine. Ça transpire, ça crie, ça polyglotte, ça multi-instrumentalise, ça beugle, ça jouit, ça dissone, ça joue baroque, ça grince, ça orgasme. Mardi 18 et mercredi 19 octobre, au Théâtre 140 à Schaerbeek, ces artistes polyvalentes de la scène ukrainienne présentent à 20h30 « un spectacle féroce et frénétique » (Astrid Van Impe).

Vêtues de noir et de blanc, maquillées et habillées en poupées gothiques, une once de mime Marceau dans l’affaire, ces artistes sont tels des clowns en colère. Elles assurent une musique fantastique, pêchue, éclectique, où s’entrechoquent des chants du folklore ukrainien, de la punk acoustique, du reggae revisité, un côté Chœurs de l’Armée Rouge, des allures de dub et du (vrai) rap. Une musique où sont récités les textes d’écrivains tels que Joseph Brodsky, Heiner Müller, Charles Bukowski, William Shakespeare, Taras Chevtchenko ou encore l’absurdiste Alexandre Vvedenski… autant d’insoumis et de révoltés. Elles jouent de leur sex-appeal. Elles jouent les sauvageonnes. Nous retombons dans les ambiances coquines des cabarets du XIXème siècle, en termes de costumes, d’attitudes, de rapport à l’instrument de musique. Si le genre du spectacle s’intitule Dark Cabaret, ce n’est pas pour rien ! Voyez-vous plutôt par vous-même :

Nous sommes dans le monde du cabaret qui véhiculait – à l’époque – une culture populaire du spectacle, du live, qui n’avait pour devise que le divertissement alcoolisé et la séduction désinhibée, décomplexée. Le changement entre le cabaret d’avant et celui auquel vous assisterez mardi et mercredi ? Elles sont à la fois tellement gracieuses et tellement masculines. Ingérables et rebelles. Révoltées, oui. Je ne parle malheureusement pas ukrainien (langue principale du spectacle), mais j’imagine bien des textes féministes, des contes désenchantés dans cette atmosphère crue et ces détresses théâtrales qui ne mettent pas à l’aise. Un décor dérangeant.

Le féminisme, peut-être n’est-ce le cas. Je me plais à y croire toutefois ! Une montée en puissance de ces jeunes femmes sexy, chargées à bloc. Une énergie telle, une force de vie, ce Freak Cabaret s’avère vorace de toutes les cultures. Aucune crainte, aucun tabou. Même lorsqu’il s’agit de chanter en occitan (dans Sept Verres) ou de jouer les Eminem ! La troupe pioche dans tous les tiroirs. Une génération ouverte sur le monde, désireuse de voyage et d’échange.

Si la démarche initiale de la troupe n’est pas politique, ses performances et ses créations le deviennent très rapidement. Une envie de sublimer l’art par le politique, si ce n’est l’inverse. Dakh Daughters s’inscrit dans la même lignée que les Pussy Riot, Le Tigre, Yoko Ono, Janis Joplin. Du punk féminin, de l’art sensé. Le groupe a fait un clip sur la Place de l’Indépendance, Maïdan, symbole du mouvement anti-russe, en décembre 2013. En voyant ces écorchées vives sur scène, blanches comme des cadavres, il y a presque comme une évidence : les tracas d’un pays face à son passé, le destin de celui-ci, la montée du nationalisme dont certains membres n’ont aucune honte à afficher leur appartenance aux idées nazies, la désoviétisation du pays, la tolérance du politique au vu de groupes extrémistes, la frustration d’une génération, le silence d’une autre. Dans le spectacle, il y a – normalement – des images qui défilent derrière la scène de temps à autre. Un message passe : « Pourquoi y a-t-il autant de mal sur Terre? ». On peut avoir cette lecture-là comme on peut rester partisan de l’esthétique pour l’esthétique, de la musique pour la musique. La scène comme espace de jeu, tout bonnement.

Quand le pays actuel se pose des questions sur le passé, son présent, son identité, des compagnies artistiques affirment – elles – une pâte, de plus en plus appréciée à l’étranger. Ce spectacle est le fruit d’un long travail d’émancipation, en tant que citoyen ukrainien mais aussi en tant que femme, en tant qu’artiste, dans son processus de création, de recherche, d’effort critique. Ce petit bijou de l’Est est le fruit d’un travail collectif, d’un groupe soudé qui entretient une belle complicité entre ses membres. Elles s’amusent, et diantre comme c’est plaisant !

Quel bonheur que le Théâtre 140 programme ces bêtes de scène. Un spectacle haut en couleur dans un mélange paradoxal de fausse candeur et d’humour noir, d’humour déluré. Complétement loufoques, elles jonglent entre le burlesque et la fragilité des êtres. Le mélange est appétissant. Leurs costumes de scène font référence au personnage de Serdutchka, chanteur travesti ukrainien. Grimées telles les sorcières de Macbeth, peu habillées, mini-jupes ou short moulants, bras nus, des lunettes de rock star ou de fan disco, des tutus en tulle, des fleurs dans les cheveux, des grosses fourrures beiges de mouton à poil long, des colliers avec têtes de mort ou araignées, des Dr Martens à fleurs, le style est quelque peu kitsch, « timburtonien » !

Les membres de la troupe sont toutes de formation comédiennes et musiciennes. « Elles ont déjà derrière elles des parcours de création infiniment féconds » (Astrid Van Impe). Elles chantent en ukrainien, russe, anglais, français, occitan, chinois, turc (non, pas les deux derniers!). Outre la qualité artistique, le fait d’avoir une scène occupée par sept femmes fait toujours plaisir (non?). Encore plus quand on voit leur caractère bestial et guerrier. Les tambours doivent y être pour beaucoup. Les percussions sont très présentes dans les folklores de l’Est. Voyez par vous-même avec la vidéo ci-dessous. Je connaissais avant Dakh Daughters le quartet Dakha Brakha. Vous devez les écouter aussi. Ils se décrivent comme musiciens du « Chaos Ethnique ». Trois chanteuses, un chanteur. Quatre instrumentistes, tambour, biniou, violoncelle. Des voix d’une puissance fulgurante.

Le groupe a été créé en 2004 au sein du Kyiv Center of Contemporary Art « Dakh » dirigé par le metteur en scène avant-gardiste Vladyslav Troitskyi. Le projet Dakh Daughters apparut après, en 2012, toujours sous l’influence de Vlad Troitskyi, et accompagné initialement de certains membres du Bakha Brakha.

Si vous aimez le voyage, si vous aimez les chants de l’Est, si vous aimez les plaines abandonnées, les harmonies maritimes, les grosses vagues dans la figure, allez les voir. Vous pouvez réserver vos tickets ici :

 

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En Belgique depuis 2 ans, je suis passée par différents paysages culturels bruxellois. Ce pays est fabuleux et Culture Remains est là pour nous le rappeler ! Vous me trouvez surtout dans la rubrique musique. Mon dada? Les musiques trad et électro. Mon quotidien? badminton, musées, concerts, vélo, voyages, cinéma, bavardages. Je parle fort et suis un peu j'tée, mais si vous me lisez, ça va mieux.

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