Daral Shaga, pour ne plus rester sourds à leurs voix

Copyright : Hubert Amiel

Daral Shaga est un spectacle transdisciplinaire et indigné qui demande à être apprivoisé. Rencontre de musiciens, d’acrobates et de chanteurs, cette création se fait l’écho du monde en souffrance et met en lumière, au centre de la scène, la silhouette de ceux qui n’ont pas de place dans le monde moderne, ceux à qui on ne prête jamais la voix.

Né de la rencontre du travail de Laurent Gaudé au livret, de Kris Defoort à la musique, de Fabrice Murgia à la mise en scène et de Philippe de Coen à la mise en piste, le premier opéra circassien au monde nous raconte une lutte, un choc. Mais c’est avant tout une réflexion sur l’accueil et le parcours des migrants, qui s’inscrit en opposition à l’immédiateté et à la superficialité du traitement médiatique et à la banalisation consécutive, qui nous force à garder les yeux bien ouverts face à la démission républicaine.

Candidats au départ, Nadra et son père vont croiser les pas d’un émigré faisant le chemin en sens inverse, désabusé par l’indifférence et le manque d’humanité, meurtri par le constat douloureux que l’Europe est une promesse décevante. Sur leur chemin se dresseront un mur, une frontière, des fils barbelés.

Daral Shaga raconte l’abandon, la détermination, l’espoir, la désillusion et l’obstination, met en scène le choc des corps contre l’obstacle, la violence de l’impact. Malgré leur légèreté acrobatique et les jeux de main à main, les corps malmenés ne parviennent pas à transcender le mur immuable qui, toujours, se rapproche, oppressant. Ils grimpent, s’accrochent, s’épaulent puis dégringolent et doivent constamment recommencer, afin de briser le quatrième mur pour pouvoir quitter le monde des ombres où on ne les voit pas, pour se faire une place « là où sont les lumières ».

Portée avec une certaine ironie par une variation de l’hymne à la joie, la langue de Laurent Gaudé, écrivain de l’exil, est poétique. Elle procède par petites touches successives et juxtaposition de couleurs pour témoigner d’un chant collectif : celui des êtres meurtris par l’exil. La vidéo live, qui se projette en premier plan, s’attache à l’humanité des voyageurs et livre une charge sensorielle au-delà des mots.

Par le traitement singulier, pointu mais accessible, qu’il réserve à la situation des migrants, Daral Shaga nous rappelle qu’il est important de ne pas se tromper de colère. À une période de l’histoire de l’Europe où chacun d’entre nous doit interroger ses valeurs et décider, par son action citoyenne, du visage à donner à l’utopie européenne, le sort inhumain réservé à nos frères témoigne de la nécessité impérieuse de raviver la passion civique dans nos rangs.

Daral Shaga au Théâtre National jusqu’au 15/01/2017

Musique : Kris Defoort

Livret : Laurent Gaudé

Direction artistique : Philippe de Coen

Mise en scène : Fabrice Murgia

Musiciens : Fabian Fiorini (piano), Lode Vercampt (violoncelle), Jean-Philippe Poncin (clarinettes)

Solistes et choeur : Silbersee (ex-VOCAAL LAB), Michaela Riener (mezzosoprano), Maciej Straburzynski (basse & contre-ténor), Tiemo Wang (baryton)

Acrobates : Anke Bucher, Renata Do Val,  André Rosenfeld Sznelwar, Marine Fourteau, Marcel Vidal Castells, Simon-James Reynolds

Durée : 70 minutes

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Curieuse, spontanée, enthousiaste et exigeante, j'aime aller au théâtre et j'aime raconter ce que j'y vois, que j'ai aimé ou pas!

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