De la fraude dans les labos, ou le fast food de la science

Publish or perish. Cette injonction permanente à publier le résultat de ses recherches est l’une des contraintes les plus importantes du monde scientifique à l’heure actuelle. Publier des articles dans des revues scientifiques prestigieuses est indispensable afin de renforcer son CV et espérer un jour décrocher un poste à durée indéterminée. C’est également grâce à un nombre de publications élevées que les scientifiques peuvent espérer décrocher des financements pour des projets de recherche sur la longue durée. A priori, l’injonction à publier le résultat de ses recherches peut sembler normal : beaucoup de chercheurs travaillent après tout grâce à des financements publics ; il ne manquerait plus que les scientifiques soient payés à ne rien faire, ou gardent leurs résultats pour eux ! Sauf que l’exigence en termes de publications atteint aujourd’hui des sommets : un bon chercheur doit parfois publier trois, quatre, cinq articles par an dans une revue de haut niveau. Or, la publication d’un article scientifique suit des contraintes éditoriales très strictes (la fameuse « évaluation par les pairs » ou peer review – si vous souhaitez en savoir plus, j’en parle un peu ici),  certaines des revues les plus prestigieuses rejetant plus des trois quarts des textes qui leur sont soumis. Pour continuer à exister, certains chercheurs en viennent alors à privilégier la quantité à la qualité voire, parfois, n’hésitent pas à tricher.

Face à cette contrainte structurelle à la publication à tout prix, Nicolas Chevassus-au-Louis, docteur en biologie et journaliste, émet dans son livre Malscience. De la fraude dans les labos un diagnostic qui peut paraître glaçant : jamais le monde de la recherche n’a connu autant de fraudes à la publication, qu’il s’agisse d’articles bidons basés sur de faux résultats ou de plagiats d’autres études. Ceci n’est pas sans conséquences : l’auteur estime ainsi qu’aux États-Unis, entre 2000 et 2010, 400.000 patients ont été enrôlés dans des essais cliniques qui au final n’auront servi à rien, car reposant partiellement ou totalement sur des publications frauduleuses (p. 125). La junk science coûte cher, donc, même parfois en termes de vie humaine.

Mais tout l’intérêt de Malscience. De la fraude dans les labos est que son auteur ne se contente pas de faire un constat de la mauvaise santé du monde des publications scientifiques, ni ne livre un discours décliniste qui encenserait le temps jadis, quand le chercheur disposait vraiment de temps pour faire de la bonne science (les fraudes ont après tout toujours existé dans la recherche, et si leur nombre semble avoir explosé ces dernières années, c’est notamment grâce à l’amélioration des moyens de détection). Le livre de Nicolas Chevassus-au-Louis est passionnant parce qu’il s’intéresse aux causes profondes du problème, qui sont à chercher précisément du côté des pressions à publier à tout prix. Comme l’explique très bien l’auteur, la junk science ne se définit pas seulement au travers de l’augmentation du nombre de plagiats ou de textes mensongers : elle se caractérise également par l’accroissement constant d’articles insipides, présentant pas ou peu de résultats de recherche et n’ayant donc pas de réel intérêt, mais qui ont dû être produits sous la contrainte par des chercheurs devant à tout prix augmenter leur liste de publications. Le livre se termine d’ailleurs par un appel à la slow science, au ralentissement du rythme de publications et surtout à l’abandon de certains critères d’évaluation bibliométriques, aussi bien des individus que des institutions scientifiques, qui se révèlent parfois absurdes.

Gageons, pour terminer, que si Malscience traite d’un sujet en apparence fort technique, il s’adresse au plus grand nombre et pourra être lu par tous les curieux qui s’interrogent sur le fonctionnement du monde de la recherche scientifique. La plume de l’auteur est légère et certaines des histoires qu’il raconte relèvent quasiment du thriller !

Nicolas Chevassus-au-Louis, Malscience. De la fraude dans les labos, Seuil, 2016. 208 p. 18 €

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Passionné de cinéma, de bandes dessinées en tout genre et de littérature de science-fiction, quand je n’alimente pas mon propre blog j’essaie de faire un peu d’histoire…

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