Dehors devant la porte – Théâtre National

Dehors devant la porte réussit brillamment la délicate mission d’associer sur scène le politique et le poétique, en proposant un texte à la fois lourd de sens et poignant, mais sans aucun pathos et même une petite touche de dérision. En traitant de l’horreur de la guerre, mais, pour une fois, du point de vue des perdants, la pièce de Borchert pose un regard complexe sur la question de la responsabilité, plaçant chacun tantôt en situation de victime, tantôt de bourreau.

The_a_tre-national-DEHORS-DEVANT-LA-PORTE

Emblématique de la « littérature des ruines », le texte de Wolfgang Borchert, écrit en 1947, retrace le parcours de Beckmann, fantôme de la guerre, ressurgissant dans un monde dont l’unique obsession est l’oubli et la reconstruction. Tout juste sorti des geôles de Sibérie, le sous-officier Beckmann est devenu un inadapté, un paria, poursuivi par un étouffant sentiment de culpabilité. A la recherche effrénée de réponses à ses questions quant à la responsabilité de cet immense carnage, Beckmann part à la rencontre d’un ancien général, d’un directeur de théâtre, des nouveaux occupants de la maison de ses parents, tous représentatifs d’une de ses interrogations. En décalage complet par rapport aux autres personnages, ce qui se traduit même par son apparence, lui qui se promène avec des lunettes de masque à gaz et les lambeaux de son uniforme, Beckmann ne parvient plus à trouver sa place dans une société qui veut tourner la page de son passé en niant les laissés-pour-compte.

La pièce de Borchert, construite comme un cauchemar, s’ancre dans un univers noir, à la temporalité floue, entre la vie et la mort de Beckmann. Le texte – un peu répétitif sur la fin– et les propos sont crus, directs, sans fioriture, et pourtant, la puissance poétique de texte prédomine, inscrivant le récit dans un entre-deux unique, entre l’onirique et le concret. Le style et le rythme du texte, nés de l’urgence de l’auteur à coucher sur le papier son texte en 8 jours avant de mourir, mais également du travail de retraduction opéré par Héloise Meire, soucieuse d’actualiser le texte et de le faire résonner de manière contemporaine, sont singuliers, et donnent une dynamique très fluide et naturelle à la pièce.

DehorsDevantLaPorte36WEBaC_l

L’interprétation des comédiens est sans faille. Alexis Julémont endosse avec conviction, puissance et sensibilité le costume de Beckmann, être fêlé qui porte une charge explosive de désespoir et de rage. Pendant plus d’une heure trente, il dialoguera avec talent, tantôt de manière cocasse, tantôt avec un humour cynique traduisant toute sa désillusion, avec les autres comédiens, qui incarnent avec talent un panel de seconds rôles hauts en couleur.

La mise en scène, très étroitement liée ici à la scénographie, exploite avec avantage l’onirisme et les allégories du texte : le spectateur doit faire appel à son imagination pour identifier certains personnages, tandis que l’Elbe et l’Espoir prennent corps sous ses yeux, sortant de la bouillie informe des fantômes du passé. Cette gigantesque entité morte, qui semble parler du vivant d’autrefois, prend la forme d’un amoncellement de viscères sur le plateau. Le décor sonore donne une texture organique à ce magma, et amplifie encore, sous l’effet des lumières et de la brume, l’aspect fantasmagorique.

DehorsDevantLaPorte12WEBaC_l

Tandis qu’en arrière-fond, les personnages qui se débattent avec leurs questionnements piétinent dans ce champ de bataille après-guerre et errent autour d’un ponton duquel on saute pour rejoindre les morts, le monde réel, celui de ceux qui ont tourné la page, évolue, lui, à l’avant de la scène, comme pour mieux souligner l’opposition, au sortir de la guerre, entre l’ancienne génération allemande, soucieuse d’oublier, et la nouvelle, tenant à crever l’abcès.

Comment se créer un futur lorsque le présent grouille, pue, est putride ? Comment se reconstruit-on sur des bases macabres ? Les thèmes douloureux sont abordés sans détour dans la pièce de Borchert, non dénuée d’humour. Tous les éléments de la représentation sont pensés globalement : les lumières, le son, la scénographie, la mise en scène et le jeu s’intègrent pour donner un ensemble saisissant et déconcertant. Une vraie réussite, pleine d’idées et d’inventivité.

Dehors devant la Porte

Du 26/11/2014 au 07/12/2014 au Théâtre National

Texte : Wolfgang Borchert

Avec : Sophie Delacollette, David Fernandes da Nobrega, Emilie Guillaume, Alexis Julémont, Tom Mannaerts, Alice Martinache et Gaël Soudron

Adaptation & Mise en scène : Heloïse Meire

Assistants à la mise en scène : Aline Piron et David Fernandes da Nobrega

Scénographie : Cécile Hupin

Costumes : Yi-der Chou

Création sonore : Guillaume Istace

Création lumière : Jerôme Dejean

Chargée de production : Fanny Mayné

Assistante de production : Céline Meunier

Tarifs : de 5€ à 19€

Durée : 1h30

Une création de la Compagnie What’s up ?!

Plus d’infos sur le site du Théâtre National

Tags from the story
Written By

Curieuse, spontanée, enthousiaste et exigeante, j'aime aller au théâtre et j'aime raconter ce que j'y vois, que j'ai aimé ou pas!

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *