Denis Van P. – Joseph Carey Merrick

« Leicester. 1892. Joseph Rockley Merrick et Mary Jane Potterton voient leur coup de foudre se matérialiser en une première naissance heureuse. Le petit Joseph sera bientôt suivi d’un petit frère et d’une petite soeur. Las! le bonheur se tarit vite pour la famille et surtout pour leur aîné, manifestement atteint d’un mal sans nom. Des déformations hideuses lui poussent un peu partout sur le corps, le transformant peu à peu en monstre de foire, ce qu’il deviendra fatalement au terme d’une vie misérable emplie de quolibets et de coups de pieds. Son apparence se détériore, accentuant le rejet cruel de ses contemporains. Seul le Docteur Treves s’intéressera avec compassion à son cas, lui permettant d’enfin connaître un peu de joie avant de se suicider à 28 ans, en essayant de dormir sur le dos comme tout le monde. »

The Elephant Man renvoie dans l’imaginaire collectif au film de David Lynch de 1980. Dans l’imaginaire de Denis Van P. aussi, le film de Lynch tient une place importante, liée aux réminiscences marquantes de l’enfance. Il le voit à douze ans à la télé et est directement touché par ce personnage hors du commun. Il se jette alors sur la biographie de Joseph Carey Merrick écrite par Michael Howell et Peter Ford et se passionne pour le sujet. Plus de vingt ans plus tard, Denis Van P., fraîchement diplômé, se souvient de ses premières amours: la bande dessinée. Il retrouve le crayon qu’il avait délaissé durant ses années d’études et se reprend à rêver à une carrière de phylactères. Parallèlement à une carrière plus sérieuse, s’entend. Une carrière dans le monde de la finance, en fait.

Pendant deux ans, il consacre ses soirées et ses weekends à l’élaboration de sa première bande-dessinée. Le sujet s’impose assez vite. Denis Van P. veut commencer par un one shot, une histoire bouclée en un album. Ce sera celle de Joseph Carey Merrick, aka Elephant Man. A sa propre sauce : « Même si le film m’avait beaucoup marqué, je n’avais pas envie de faire du David Lynch, de montrer le monstre de foire, mais bien l’être humain souffrant d’une maladie (…) Ce qui m’intriguait surtout c’était la partie sur son enfance, et la dégringolade de l’homme. »

Aussi l’accent est-il mis, dans cette biographie dessinée, sur la lente et cruelle descente aux enfers du sieur Merrick, pauvre âme esseulée, aussi horrifiant qu’horrifié, dont le seul contact avec les autres se solde par des coups. La première version présentée aux « gros » éditeurs se focalisait sur cette chute sans fin. En l’absence de réponse, Van P. met le projet (déjà terminé en vérité) de côté et se lance dans une nouvelle histoire en plusieurs tomes cette fois-ci. Avisé de l’existence de Sandawé, la plateforme d’édition participative en ligne, il soumet ses planches à Patrick Pinchart qui adhère au sujet, mais… » Mais Patrick Pinchart trouvait que c’était trop sombre, que ça s’arrêtait trop abruptement. Le projet l’intéressait mais pas comme ça. Il m’a demandé de retravailler dessus. L’ennui c’est que j’estimais que j’avais dit ce que j’avais à dire et que je ne me voyais pas changer ma perspective seul. On s’est mis d’accord pour demander l’aide de Serge Perrotin qui s’est penché sur la rédemption finale et la partie moins sombre du médecin salvateur. Et cela s’est très bien passé. »

Dans l’album, cela se marque par un fond blanc pour les pages « moins sombres » et un fond noir pour les pages « sombres », ces dernières constituant l’essentiel de la narration avec la petite cinquantaine de pages sorties tout droit de l’imagination de Denis Van P et présentées aux éditerus. Les histoires sombres, c’est clairement sa tasse de thé, à Van P., surtout avec des gros nez: « Je préfère les histoires sombres racontées dans un style graphique plutôt humoristique, comme celui de l’école de Marcinelles.(…) Je trouve que le réalisme peut vraiment être magnifié par ce genre de style. », explique l’auteur. C’est donc un dessin tout en rondeur qui nous conte la tragique histoire de Merrick. Un dessin auquel DVP laisse toute sa place car « c’est important de laisser parler l’image ou le dessin. J’avais Les Lumières de la ville (NDLR : de Chaplin) en tête quand j’ai réalisé cet album. J’aime bien quand les images racontent l’histoire. » Mais comme le dessinateur nous le fait justement remarquer, ce sont surtout les passages consacrés à Merrick qui bénéficient d’une aura de film muet; ceux qui mettent en scène le Docteur sont logiquement plus bavards, jamais trop, Denis Van P. n’étant pas friand de grande bulles, « c’est mon côté anti-Blake et Mortimer », sourit-il.

C’est aussi un dessin de la veine Spirou que l’on retrouvera dans son prochain projet, là aussi au service d’une histoire noire de thriller dans le milieu de la finance, également doublée d’une étude familiale. Mais nuance : « s’il y a toujours des distorsions dans le dessin, les gros nez disparaissent au profit d’un affinement des traits, tout en restant dans l’esprit Ecole de Marcinelles, vers qui ma sympathie artistique va depuis toujours parce que je ne vois pas l’intérêt de recopier la réalité telle quelle. »

Pas besoin de réalisme pour fabriquer de l’émotion. Et Denis Van P. s’en sort plus que bien dans ce partage de souffrance. Malgré le trait « humoristique », il parvient à créer une forte empathie avec ce rebus de la société. On regrettera simplement l’entrée dans le récit par récit interposé d’un Treves vieilli et pétri de souvenirs qui se confie à un interlocuteur mécontent de son physique. Trop facile. Trop gratuit.

Pour plus d’informations, rendez-vous sur le site de Sandawé.

Dessin : Denis Van P. – Scénario: Denis Van P. & Serge Perrotin

Editions Sandawé

Sortie : 22/05/201372 pages

Prix : 16,95 €

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S. aime la bande-dessinée et le cinéma, les images qui parlent, quoi.

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