Derniers remords avant l’oubli

«Une maison à la campagne, réceptacle des sentiments, vestige d’une histoire ancienne vécue à  trois. Pierre, Hélène et Paul l’ont achetée ensemble, ils y ont vécu leur amour tant qu’ils ont pu. Pierre y vit toujours, seul. Hélène et Paul, eux, se sont mariés séparément, ailleurs. Ce dimanche, ils reviennent chez Pierre avec leurs nouvelles familles pour débattre de la vente de leur maison. Mais il y a dans les placards des cadavres sentimentaux, des idéaux morts et des secrets. S’ils reviennent aujourd’hui, ne serait-ce pas aussi pour régler leurs comptes ? Ou peut-être pour laisser vivre les derniers soubresauts d’un amour de jeunesse… avant l’oubli ?  »

Portés par la liberté des années 60, Helène (Marie Druc), Paul (Thierry Janssen) et Pierre (Christian Gregori) ont voulu vivre en dehors du modèle de la société, selon leurs propres règles de l’amour libre, plein de désir et d’illusions. Ils  y ont cru: ils ont pensé qu’en sortant de la norme, ils allaient trouver un bonheur absolu, mais ils n’arrivaient pas à discuter de leurs problèmes quotidiens, de l’instant présent. Ils n’en ont pas parlé, ils se sont quittés, le temps a passé, et ils se retrouvent 20 ans après.

REmords 2

Ce fameux dimanche, ils reviennent avec leurs conjoints auprès de celui qui est resté là, pour le convaincre de vendre la maison. Mais la vente n’est ici qu’un prétexte pour parler de soi, écouter ce que l’on dit de vous. Dans Derniers remords avant l’oubli c’est un amour de jeunesse qu’on vient voir, observer, ausculter. « On ne guérit d’une douleur qu’à condition de la vivre pleinement » disait Proust. Les protagonistes viennent donc demander leur reste, pour pouvoir se livrer leur derniers (res-) sentiments.

Mais les retrouvailles attisent les plaies restées ouvertes et béantes. Le temps ne classe pas les cicatrices dans un passé amnésique. Il parvient juste à les couvrir de regrets, d’un goût d’inachevé ou d’amertume. Cela même qui mine et qui ronge l’intérieur de soi et qui finit par former un abcès. Les vieux malentendus sont devenus sourds, les problèmes qui n’ont pas été verbalisés 20 ans plus tôt et qui ne pourront sans doute plus être abordés après tant d’années constituent un poids insupportable. Les vieilles rancœurs sont à peine voilées. Les retrouvailles offrent alors un terrain de règlement de compte où l’on retrouve les mêmes impossibilités de s’expliquer ou d’exprimer son opinion sans prendre le risque de se faire attraper par l’autre. Tout le monde se surveille, s’épie, est aux aguets ou sur la défensive. Le choix des mots se révèle périlleux. Les personnages ont peur de trahir leurs sentiments. Ils hésitent à relancer les braises d’un feu qui s’éteint ou bien, par un geste violent, à l’étouffer définitivement. Au fond, chacun souhaite que l’autre fasse le premier pas, baisse sa garde.

REmords 3

Chacun y va de sa paranoïa, de sa petite remarque humiliante, méprisante ou méchante, de ses allusions, de ses comparaisons. Chacun va chercher à tester l’autre pour se situer lui-même, ou constater les incompatibilités irréversibles qui ont traversé les années de séparation. Chacun cherche à assumer enfin. Chacun tient son rôle. On joue au grand, à celui qui est aujourd’hui détaché, qui a mûri, qui ne tient pas rigueur des tensions passées, qui veut tout arranger avec la plus grande des sagesses. Chacun a sa recette, réfléchie ou instinctive, tendre ou vicieuse. Chacun a aussi sa fierté et sa dignité qui marquent la limite de toutes les meilleures volontés. L’abcès si longtemps retenu, et qui ne souhaitait qu’éclater, rattrape alors chacun dans ses retranchements. Mais pour se prouver qu’ils sont adultes, ils évitent les heurts, les cris de désespoir, ou les scènes d’hystérie. Ils se mentent.

Comme toujours chez Lagarce, il y a également ceux qui accompagnent. Ici, ce sont Anne (Bénédicte Chabot), Antoine (Antony Mettler) et Lise (Inès Dubuisson). Dans un premier temps polis et patients ils sont vite contaminés par cette atmosphère lourde et orageuse, et finissent par prendre une part active aux conflits. Ils symbolisent également, ne serait-ce que par leur essence même, le deuil des illusions de jeunesse, des espoirs déçus : Antoine, brillamment interprété par Antony Mettler, est glaçant de conformisme, tandis que Anne semble encaisser, sagement, à toutes les étapes. Ils personnifient le renoncement, l’adoption d’un mode de vie classique, comme notre monde moderne nous le dessine, et rendent indéniable l’abandon des idéaux de Pierre, Paul et Hélène.

Le texte de Jean-Luc Lagarce dresse un tableau humain très pointu et très aiguisé. Son écriture avance avec précision et minutie dans l’antre du caractère de l’Homme, de ses essais de communication nourris de gaffes, de réflexions gauches, de traits d’humour ratés, de silences gênés et pesants, de politesses trop insistantes, de précautions langagières forcées, de reproches déguisés, de pensées cyniques ou perverses. Les travers de l’Homme sont décortiqués. Ils en deviennent drôles et émouvants. Les six personnages de Lagarce, contraints à ce huis clos, concernés personnellement par le passé commun ou témoins obligés des retrouvailles, vont alors se livrer à l’exercice laborieux de l’entente commune. L’auteur nous laisse apprécier cette confrontation de loin, nous laissant nous rappeler nos propres échecs humains, exorciser nos propres souffrances, comparer nos réactions et notre caractère avec le recul désintéressé, en observateur détaché. On rit alors de la projection de soi. Cela devient cocasse et drôle, profondément touchant aussi. Parce qu’il est touchant de regarder se tourner une page humaine.

La bonne idée du metteur en scène Michel Kancenelebogen est de faire jouer sa troupe dans un lieu intimiste, la salle des voûtes, qui se prête particulièrement bien à la pièce. Les comédiens sont tous excellents et criants d’humanité.

Plus d’informations sur le site du Théâtre le Public

Du 14/03/2014 au 19/04/2014 au Théâtre le Public

Texte : Jean-Luc Lagarce

Mise en Scène : Michel Kacenelenbogen

Avec: Bénédicte Chabot, Marie Druc, Inès Dubuisson, Christian Gregori, Thierry Janssen, Anthony Mettler

Durée : 1h20 sans entracte

Tarifs : de 8€ à 25 €

Tags from the story
Written By

Curieuse, spontanée, enthousiaste et exigeante, j'aime aller au théâtre et j'aime raconter ce que j'y vois, que j'ai aimé ou pas!

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *