« Déserteuses », des nouvelles géniales !

Déserteuses est un livre rassemblant 17 nouvelles de tailles variées, toutes plus surprenantes les unes que les autres, à lire absolument !

L’auteure, Irène Kaufer, fait partie de ces gens qui vivent plusieurs vies en une. Pendant que certains semblent subir la vie ou regarder le temps s’écouler passivement, d’autres s’y engagent à bras-le-corps. Polonaise d’origine, elle rejoint la Belgique il y plus de cinquante ans pour ne plus jamais la quitter. Militante féministe et syndicale dans l’âme, elle ne peut pas ne pas agir ni regarder mollement les inégalités sans avoir d’opinion ni s’indigner. Elle a travaillé pour l’asbl Garance qui lutte contre les violences basées sur le genre, est membre de la rédaction de la revue Politique, a participé dans les années 1970 à l’hebdomadaire de gauche radicale POUR et est l’auteure de Parcours féministe, un livre d’entretiens avec la philosophe Françoise Collin. Mais l’auteure s’est aussi laissé tenter par la fiction, avec Fausses pistes, un roman policier dont Le Soir vantait à l’époque une « écriture brillante, pleine de trouvailles, qui retient l’attention d’un bout à l’autre de l’ouvrage ». Et c’est un retour réussi à la fiction sur lequel nous voulons attirer votre attention !

Illustration de Cécile Bertrand, p. 47

Déserteuses, ce sont des portraits de femmes qui rompent avec les rôles, les traits et les attentes qui leur sont habituellement associées. Toutes ces courtes histoires mettent en scène des femmes qui s’écartent des sentiers battus, pour notre plus grand bonheur, et souvent pour le leur aussi. Accompagnées de quelques illustrations de Cecile Bertrand et de Julie Carlier, ces nouvelles parlent de la vie, mais aussi de la société, abordant un grand nombre d’enjeux de société par leurs envers, en les moquant et en les tournant à la dérision. Les dénouements sont systématiquement inattendus, amusants et, surtout, bien amenés. Présent en filigrane dans l’ensemble du livre, l’humour se fait parfois doux et léger, mais souvent assez noir et lourd de sens, comme le montre l’extrait suivant : « Ses dix années de retraite étaient terminées, dans un mois elle n’aurait plus droit à rien. Pire, si elle ne se présentait pas à l’hôpital pour sa piqûre finale, elle devrait rentrer dans la clandestinité. C’était là précisément le contenu de l’enveloppe : la date et l’heure du dernier rendez-vous. ».

De nombreuses thématiques sont abordées : les questions de genre, être parent, le deuil, la solitude, le besoin de reconnaissance, les relations interculturelles, l’amour, le vieillissement, etc. Tout y passe. S’il s’agit d’un livre sur la vie, et ses difficultés, porteur d’une vision un peu morose des relations sociales, il laisse malgré tout une porte ouverte sur l’espoir. Chacun et chacune peut s’en sortir, se libérer, subvertir les normes, les contraintes ou les attentes qui lui sont imposées. Il est toujours possible de trouver en soi le courage et les ressources nécessaires pour devenir ce que l’on veut être ou, en tout cas, arrêter d’être ce que les autres veulent qu’on soit. Encourageantes sont cette salariée qui envoie tout promener, « assez », fini le manque de considération et un travail qui écrase plus qu’il n’épanouit, ou cette petite fille qui veut être pompière ; mais ce n’est pas possible, car ça n’existe pas, les filles ne peuvent pas devenir des pompier. Tant pis, à défaut, plus tard, elle sera un garçon.

Extrait - Olympe-de-Gouges

En bonus, une petite interview d’Irène Kaufer :

Pourquoi avoir appelé votre recueil de nouvelles Déserteuses ?
J’ai été frappée par le fait que le féminin de « déserteurs » était très rarement utilisé, je pensais même qu’il n’existait pas. Cela tient sans doute aux liens de ce terme avec la guerre, qui était une affaire d’hommes, mais pas seulement. De fait, même dans la vie courante, les femmes « désertent » plus rarement. Et peut-être devraient-elles le faire davantage. C’est en y réfléchissant que je me suis rendu compte que parmi mes nouvelles terminées ou en cours d’écriture, plusieurs pouvaient être reliées à la volonté de sortir de rôles prédéterminés – une autre forme de désertion.

Vous avez écrit un roman il y a 20 ans et vous écrivez régulièrement sur des questions de société, sans passer par la fiction. Qu’est-ce qui vous a motivée et décidée à écrire et à faire publier ces nouvelles ?
En fait, je n’ai jamais cessé d’écrire de la fiction, depuis des histoires achevées jusqu’à quelques phrases jetées sur un bout de papier, dans un dictaphone ou sur mon ordinateur… Mais à côté d’une vie professionnelle et d’une deuxième vie militante, sans compter toutes les autres, je n’ai pu faire mieux que participer de temps à autre à un concours de nouvelles, ou encore publier une fiction dans des revues plutôt d’analyses ou de débats (comme Politique ou Chronique Féministe, où l’un des textes de ce recueil avait déjà paru). J’espérais pouvoir donner plus de place à la littérature dès ma retraite.

Il y a quelques mois, j’ai eu la chance d’être contactée par les éditions Academia-L’Harmattan Belgique, me demandant si j’avais des projets. Leur attente tournait probablement davantage autour d’un essai, mais j’en ai profité pour proposer ce recueil de nouvelles, et le projet a été accepté. J’ai alors complété des textes qui existaient déjà par des idées plus directement liées à l’idée de « désertion », dans le sens particulier que je lui donne, avec une perspective féministe.

Combien de temps avez-vous mis pour écrire ces nouvelles ? Est-ce un projet qui vous trottait dans la tête depuis longtemps ou tout s’est fait très vite ?
Certains textes ont été repris tels quels, d’autres retravaillés, d’autres enfin créés spécialement pour ce recueil. J’ai aussi voulu intégrer des moments plus drôles, ou plus légers, pour équilibrer l’ensemble, et aussi demander des illustrations à Cécile Bertrand ; puis Julie Carlier a complété le tout avec deux dessins. Entre le premier contact avec l’éditrice et la sortie du recueil, il s’est écoulé environ 9 mois… un clin d’œil qui n’est pas fait pour me déplaire.

À vos yeux, est-ce un livre un peu triste sur plein de situations problématiques, ou un livre enthousiaste sur les voies alternatives que peuvent prendre les femmes, en dehors des rôles qui leur sont assignés habituellement ?
Ah ! C’est sans doute aux lecteurs et aux lectrices d’en juger. Il y a certainement un côté triste, sinon pesant, dans certains textes, et je ne suis pas sûre d’avoir toujours proposé ou simplement imaginé des voies de sortie… Mais mon ambition n’allait pas jusque là. Ce que j’espère apporter, c’est une autre façon de regarder des réalités qui elles, sont certainement problématiques, comme par exemple dans « Exil » qui, faisant mine de s’intéresser à une histoire de maillot de bain, parle évidemment de tout autre chose. Proposer un autre regard, ou même prendre le contrepied des approches habituelles (comme dans « Homodéparentalité »), voilà ce que j’avais envie de faire, notamment avec ces dénouements inattendus auxquels vous faites allusion.

Pensez-vous que la littérature et la réalité doivent rester distinctes ou s’entremêler ?
C’est à chaque auteur-e de trouver sa voie-voix. J’admire des écrivain-e-s qui arrivent à nous faire ressentir la réalité au plus près, en nous permettant de voir, entendre, toucher, goûter ou humer ce dont ils-elles parlent, rien qu’avec des mots. Mais j’aime aussi les histoires et les tons décalés, qui tordent la réalité, la déshabillent ou la dissèquent, et nous ouvrent justement à cet autre regard dont je parlais plus haut. Et personnellement, je me sens plus à l’aise dans ce registre-là.

Extrait - Les clés ou la poésie

Déserteuses, d’Irène Kaufer, publié aux Éditions Academia, Louvain-la-Neuve, 2015, 114 p., 12,50 €. ISBN : 978-2-8061-0205-8.

Plus d’infos sur le site personnel d’Irène Kaufer.

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Je n'aime pas parler de moi. Ce qui ne devrait pas être un problème vu que c'est peu probable que vous vouliez lire sur ce sujet. Par contre, j'aime bien écrire sur tout ce qui suscite ma curiosité, m'amuse ou m'interpelle. Parfois aussi les trucs que j'aime pas, pour vous mettre en garde, ou vous effrayer. Dur à dire.

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