Ni Dieu ni maître, Auguste Blanqui l’enfermé

Après Dans la nuit la liberté nous écoute, la biographie authentique d’un jeune Français, Albert Clavier, engagé en Indochine et dont les  idéaux vont amener à rejoindre les camps des Vietminh, et  España la vida, la biographie fictive d’un Français rejoignant le camp républicain dans la guerre civile espagnole, Maximilien Le Roy livre une nouvelle biographie dessinée. Celle d’une figure oubliée du combat social dans la France troublée du siècle des révolutions : Auguste Blanqui.

Le 21 mai 1871 débute la Semaine sanglante qui va noyer dans le sang la Commune de Paris. Le lendemain Blanqui, incarcéré depuis le 17 mars, veille du soulèvement de Paris, est éloigné de la capitale sur ordre d’Alphonse Thiers qui a refusé de le libérer quelques mois plus tôt en échange de 74 otages de la Commune dont Georges Darboy, l’archevêque de Paris.
En 1872, Blanqui est jugé et condamné en compagnie de communards à la déportation, peine commuée en détention perpétuelle. Il est emprisonné à Clairevaux, puis transféré en 1877 au célèbre château d’If.
C’est là qu’un jeune journaliste, Aurélien Marcadet se prend d’amadouer le vieux fauve pour lui faire raconter son existence de révolté et d’enfermé permanent. J’avais dix-sept ans lorsque j’ai appris à haïr cette société, dit-il pour entamer le récit de sa vie.

Maximilien Le Roy est un peu à la bande dessinée ce que Ken Loach est au cinéma, l’humour en moins peut-être. Un auteur engagé et sensible à la détresse humaine qui ne cache pas sa fibre politique, et qui puise dans le passé comme le présent l’inspiration pour une œuvre militante mais jamais complaisante. Le regard qu’il porte, avec le concours de Loïc Locatelli-Kournwky au dessin, sur le géant de la lutte sociale et républicaine qu’est Blanqui a le grand mérite d’éviter l’éloge fruste pour l’ironie funeste. Prenant le parti d’une narration en flashbacks, plus évidente au cinéma qu’en bande dessinée, Le Roy réussit son pari en centrant son récit autour de la Commune de Paris (révolte de 1871) à laquelle Blanqui ne put contribuer, soulignant ainsi l’ironie d’une vie de lutte, le drame d’une existence qui loupe son apothéose. Le drame d’un homme qui rate le rendez-vous avec son destin. Le destin de Blanqui était d’être le mentor de la Commune, ce formidable corps auquel il manqua une tête.

La narration en alternance entre présent et passé, mais aussi le public et le privé offre de Blanqui un portrait profondément humain et sensible. Les auteurs parviennent à saisir les nuances d’un homme qui fut pas moins père soucieux et mari aimant que révolutionnaire enflammé. L’essentiel reste bien entendu le parcours politique et carcéral qui fait le corps d’un récit captivant qui voit Blanqui prendre de l’âge sans renier ses idéaux de jeunesse.

Côté dessin, Locatelli-Kournwky, soutient le récit d’un trait qui rappelle un peu celui de Christophe Blain. Un dessin qui tire sa force de l’épure, de l’expressivité de ses personnages, d’un sens du mouvement et du cadrage imparable, ainsi que de décors à peine esquissés qui ne sacrifient rien à une certaine précision sans pour autant saturer les cases. Un savant jeu de mise en couleur différencie le présent et les flashbacks. Tandis qu’une mise en couleur en aplat distingue la succession de rencontres entre Blanqui et son biographe, ainsi que « spoil-alert » la sortie de prison de Blanqui, les souvenirs bénéficient d’une mise en couleur qui mêle aplats et dégradés de tons chauds exprimant idéalement la fougue et l’âpreté de l’engagement de Blanqui.

Ni dieu ni maître trouve le bon équilibre entre didactisme et divertissement, une certaine idée de la bande dessinée engagée et la biographie dessinée, et offre finalement autant de niveaux de lectures que le lecteur voudra bien lui accorder. Cet ouvrage a, selon moi, ce qui participe à la bande dessinée de qualité : le refus de la facilité. Alors que 2014 célèbre, outre le centenaire du début de la Grande Guerre, le centenaire de la mort de Jean Jaurès, Le Roy et Locatelli-Kournwky laisseront à d’autres le soin d’exploiter le business de la célébration et de la commémoration. Ils préfèrent la forêt à l’arbre trop évident qui la cache. Car, à une époque où un politicien de droite (Sarkory pour ne pas le nommer) affirme sans ressentir de malaise, être l’héritier de Jean Jaurès, il est temps de se dire qu’on a peut-être surexploité une légende au détriment de ses idées et que l’uniformisation de la connaissance fait le lit de l’ignorance, celle-là même que Blanqui souhaitait combattre pour mieux vaincre.

Bref, Ni dieu ni maitre mais Blanqui oui!

Nombre de pages : 198

Prix : 23 euros

Plus d’infos aux éditions Casterman

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Comme le dit si bien Pascal Quignard, "Ecrire, trouver le mot, c'est éjaculer soudain". Ou encore Alphonse de Lamartine, "La critique est la puissance des impuissants". Mmh, pas très cohérent tout ça. Pour ma part, et pour contredire Sheakspeare, la critique n'est pas aisée et je ne suis pas dans l'aisance. J'écris néanmoins parce que c'est par moment assez jouissif, comme l'exprime si bien l'ami Quignard. A part cela, j'aime le cinéma, la bd, la musique et les citations à la con.

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