Disparaitre de soi et du monde

Dans La beauté du désastre, Adrien doute. Déchiré entre son appartenance au conformisme (il a un emploi, une compagne, un appartement, des amis, une famille) et sa révolté larvée, il est perdu dans un monde individualiste qui pourtant nous pousse à exacerber toujours plus notre vie en communauté via les réseaux sociaux, tout en nous singularisant. Que reste-t-il de nos identités au sein de la société ? Comment nous définissons-nous, à l’heure où la notion de productivité l’emporte sur celle du développement de soi ? Face à ces questionnements, il perd pied dans ce monde en mouvement perpétuel, et décide de s’extraire de celui-ci. De se mettre en congé. De n’être plus personne pour qui que ce soit. De disparaitre.

Dans cette création multidisciplinaire mêlant danse, théâtre, vidéo et musique, Lara Ceulemans a fait appel à Thomas Depryck pour transcrire son propos, inspiré de témoignages réels et de lectures diverses. Ensemble, ils se sont également appuyés sur les contributions des acteurs, qui ont dû, chacun, définir l’effort que demande d’être soi au sein de notre société.  De ce travail collectif émerge un texte qui réussit la gageure d’être à la fois naturaliste et poétique, un récit à fleur de peau, toujours au bord de la fêlure, porté par des acteurs investis au naturel criant.

La mise en scène très visuelle se nourrit de ce mélange de fiction et de réalité qui caractérise les faits de disparition volontaire, à la fois troubles, inquiétants mais aussi beaux et émouvants. Inspirée par cet oxymore, Lara Ceulemans emmène le spectateur dans un monde semi-onirique, dans lequel le temps s’arrête et s’étire, le terre-à-terre côtoie l’imaginaire, le trivial flirte avec la splendeur.  On y parle du départ, de la fuite, de la révolte, de ce besoin de changement radical, mais aussi du déracinement et de l’identité. En marchant sur les pas d’hommes et de femmes qui, confrontés à l’incapacité de vivre dans le monde actuel, ont décidé de se mettre en retrait.

La scénographie audacieuse et très soignée place la vidéo en avant et l’humain au centre du questionnement. S’il est plongé au cœur de la nature sauvage dans sa fuite introspective retracée dans le film, Adrien est face à un ensemble froid et minéral lorsqu’il est rendu au monde dans lequel évoluent sa famille, ses amis. Ces deux images d’un même homme, déchiré entre l’amour et la haine, la violence et la compassion, la nature et le béton, rappellent la complexité de l’être humain et sa dichotomie permanente, sujet inépuisable…

La beauté du désastre, retour sur le spectacle présenté au Théâtre National jusqu’au 13 mai.
Conception et mise en scène : Lara Ceulemans
Ecriture et regard extérieur : Thomas Depryck

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Curieuse, spontanée, enthousiaste et exigeante, j'aime aller au théâtre et j'aime raconter ce que j'y vois, que j'ai aimé ou pas!

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