Le Dragon d’or

« Tout est petit, tout est étroit, tout est brûlant », « quelques mètres carrés de carrelage », « les brûleurs à gaz et la friteuse, les plans de travail, les réfrigérateurs » : voilà à quoi ressemble la cuisine du restaurant chinois « Le Dragon d’Or », dans lequel cinq Asiatiques s’affairent à préparer les plats, pad thaï et autres brochettes saté que viennent commander les clients, pour la plupart habitants de l’immeuble. Jusqu’ici, rien d’anormal… Pourtant, le « petit », dernier débarqué, est mal en point : une sale dent infectée lui fait souffrir le martyre.

Sofia Betz décide de traiter ici, avec le texte de Roland Schimmelpfennig, les déviances de la société moderne à travers un fil conducteur qui serait l’histoire tragique d’un petit cuisinier chinois immigré qui, parce qu’il n’a pas de papiers ni d’argent, n’a pas le droit d’aller chez le dentiste. En prenant le parti pris de raconter une histoire, en jouant à la frontière entre narration et incarnation, Sofia Betz impose une mise à distance qui rend d’autant plus crûment la déshumanisation de nos sociétés.

Sans aucune illustration, sans espace délimité, sans changement de costumes, sans objets, sur une scène simplement meublée de quelques blocs d’escaliers, les cinq excellents comédiens (Sandrine Bastin, Vincent Minne, Baptiste Sornin et particulièrement Pierre Sartenaer, Candy Saulnier) interprètent 17 rôles. Sur un rythme soutenu, mais sans nous perdre un seul instant, Sofia Betz réussit le pari de nous transposer d’un appartement à l’autre sans quiproquo, de façon très cinématographique. C’est l’occasion pour nous d’assister, dans l’arrière-cuisine, à des scènes très burlesques, puis d’aller voir ce qu’il se passe trois étages plus haut, chez le grand-père qui regrette le passé, sous les toits chez le jeune couple qui attend un heureux événement, etc. Tous seraient susceptibles, à un moment, d’entendre les cris du pauvre Chinois dans la cuisine qui se vide de son sang, et pourtant cela n’arrive pas. Mais qui s’en soucie ?

En jouant habilement sur une distribution à contre-emploi (des hommes matures pour interpréter des jeunes filles, etc.), l’auteur brouille délibérément les pistes, et permet de donner aux scènes de la pièce, d’une grande banalité quotidienne, une originalité piquante qui les met à distance et nous fait les regarder différemment.

Au final, c’est la question de la promiscuité des grandes villes dans lesquelles disparaît l’humanité qui est traitée dans ce texte d’apparence légère. La transposition de la fable de La Fontaine « La Cigale et la Fourmi » permet de révéler ce qu’est devenu notre système : il semble normal que l’idée d’entraide se soit évaporée. Certains se vident de leur sang, mais personne n’est responsable, ne se sent concerné par la non-assistance à personne en danger. La pièce dénonce de manière opportune le cautionnement par défaut du système : personne n’est d’accord avec l’évolution de nos sociétés mais personne n’agit.

Pendant 1h10, la pièce est parsemée de l’énumération lancinante de la composition de chacun des plats commandés au « Dragon d’ Or » : quoi qu’il arrive en cuisine, le fast-food vend du rêve à la chaîne. Dans l’indifférence généralisée des drames qui se trament en coulisses, «the show must go on » : le « petit » ne doit pas crier et les clients doivent consommer aveuglément.

Ni trop engagée, ni dénonciatrice, la pièce appelle le spectateur à définir ce qui est malsain, ce qui est moral et ce qui ne l’est pas, en s’intéressant à l’histoire particulière d’un migrant sans papiers. A vous de voir…

Du 25 mars au 05 avril 2014 au Théâtre Varia

Du 22 avril au 3 mai 2014 à L’Atelier 210

Texte de Roland Schimmelpfennig

Mise en scène de Sofia Betz

Avec : Sandrine Bastin, Vincent Minne, Pierre Sartenaer, Candy Saulnier, Baptiste Sornin

Tarifs : de 8 à 20 € & Article 27

Durée du spectacle : 1h10

Plus d’informations sur  le site du Théâtre Varia

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Curieuse, spontanée, enthousiaste et exigeante, j'aime aller au théâtre et j'aime raconter ce que j'y vois, que j'ai aimé ou pas!

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