E. L. James – Fifty Shades Of Grey

Je vous préviens déjà, cette critique ne sera pas tendre. Je dirais même qu’elle sera passablement foudroyante, car je suis très irritée par le fait d’avoir dépensé 20 € pour ce roman d’E. L. James. Initialement, je m’étais justifiée en pensant offrir ce livre à ma mère pour sa Noël. Au final, je préfère m’abstenir, j’ai pas envie qu’elle m’insulte. En gros :

Tout commence avec une scène de tignasse emmêlée, on découvre l’apathique et coincé personnage d’Anastasia Steele, une jeune femme de vingt ans en dernière année de littérature à l’université, qui essaye tant bien que mal de se coiffer (c’est difficile). Avec un nom pompeux comme celui-là, on a déjà un avant-goût de ce que nous réserve la suite…

Sa colocataire et accessoirement sa besta Kate étant malade, Ana accepte de se taper plein de bornes pour aller réaliser l’interview de Christian Grey, un milliardaire de 27 ans (… si si, 27 ans) qui possède pas moins de 40 000 employés à son actif, qui veut lutter contre la faim dans le monde, qui possède son permis de pilotage d’hélico depuis 4 ans (quel petit précoce celui-là !) et qui, pauvre de lui, semble avoir mille névroses et un goût prononcé pour le sado-masochisme. Mais pas n’importe quel sado-masochisme, attention : les aiguilles, les piercings, le sang, les marques permanentes, et puis la scatophilie quand même, ça, c’est vraiment pas son truc ! Il est plutôt axé martinet, fessées, control freakness et gros scotch, mais on va quand même faire comme si c’était un gros dépravé dégueulasse. Je vais passer le fait que le prénom Christian m’évoque immédiatement mon tonton octogénaire et faire avec. Enfin sans. Bon, enfin, on a compris l’idée.

Le moment de la rencontre est là; Ana qui est une frêle petite créature fragile et maladroite, se pète la gueule et Christian, tel un preux chevalier, accourt à sa rencontre pour l’aider (et probablement mater son cul). Après quelques pages d’interview insipides qui donneraient des cauchemars à un ours en hibernation, Christian se met une idée en tête : cette petite vierge effarouchée lui donne des envies de cougnage, alors il commence à lui faire dix mille allusions sur son mode de vie pervers, et va même jusqu’à la trouver à son job étudiant. Après à peu près 3 chapitres de drague intensive, Ana – déjà fortement émoustillée dès les premiers instants – finit par craquer et espérer un baiser. Puis bon, finalement non, en fait. Il lui dit d’un air désolé qu’il n’est pas fait pour elle, qu’il est dangereux, qu’elle ne serait pas heureuse. Y a moyen d’être bipolaire ou quoi ? Du coup, Ana, comme toute fille un peu conne, est tellement mal dans sa peau (n’oublions pas que c’est un transfert de madame James, j’vous laisse la checker sur Google Images) qu’elle est incapable de voir tout de suite qu’en fait, monsieur Grey est un être profondément tourmenté, bourré de névroses, complexe et mystérieux. Alors elle en conclut simplement qu’elle n’est pas suffisamment baisable. Puis bien sûr, histoire que ça avance un peu, Christian change d’avis (la voir gerber plusieurs fois d’affilée à une soirée ravive probablement ses envies cochonnes) et présente les choses de manière assez claires à son nouveau joujou : il lui montre la super salle de tortures qu’il s’est confectionné à Seattle et souhaite lui faire signer un contrat afin qu’elle accepte d’être sa Soumise. Lui, en contrepartie, s’assure à ce qu’ :

– elle fasse 4h de sport par semaine avec un coach (!)
– elle ait un rendez-vous gynécologique CHEZ LUI pour qu’elle prenne la pilule (à son âge, serait ptêt temps)
– elle ne grignote pas entre les repas, sauf des fruits (pour le coup même moi j’ai trouvé ça insultant, faut arrêter les transferts, madame James !)
– elle soit disponible tous les weekends (il lui a même préparé une chambre, parce qu’il dort seul hein, c’est un grand mystérieux, sauf qu’en fait non, il va quand même dormir avec elle mais en cuillère, faut surtout pas qu’elle lui touche le torse, apparemment ça le met en colère, il a dû se faire sucer les tétons par un gorille en chaleur quand il était au zoo avec ses parents adoptifs)
– elle ne se drogue pas
– elle dorme au moins 7 heures par nuit
Ana, confuse mais amoureuse, ne signe pas tout de suite mais veut quand même tester la marchandise. Elle est prête à plein de choses pour prouver à l’amour de sa vie sa loyauté (sauf le fistfucking, la sodomie, la suspension, le fouet, et encore deux ou trois trucs, je pense qu’elle négocie aussi sur les heures de sport, faut pas déconner).

Accessoirement, elle va découvrir en Christian ce pauvre petit garçon tourmenté, qui semble avoir vécu plein d’horreurs dans sa vie et avoir développé un réel problème avec la bouffe (il la force à manger à peu près toutes les 3 pages, mais je doute que l’auteur ait voulu y faire un lien avec le phénomène du feeder/feedee, car elle a l’air aussi cultivée qu’un bébé anencéphale). Leur histoire d’amour a-t-elle un avenir ? Vous avez encore deux tomes pour le savoir. Allez, vite !

Les points positifs (on va essayer) :

Sans doute un peu de nostalgie. Je me suis rappelé les petites nouvelles pseudo-érotiques que j’écrivais quand j’avais 15 ans, ça m’a fait sourire deux trois fois.

Notons aussi que ce livre se lit très rapidement, il n’y a pratiquement aucune description, les phrases sont courtes, et de nombreuses pages se limitent à des échanges de mails de quelques lignes et sans intérêt.

La couverture est jolie.

C’est plus intéressant à lire que Thorgal aux toilettes.

Les points négatifs :

Le style est d’une médiocrité sans précédent. Je suis scandalisée par le succès qu’a eu ce livre, et encore plus par le fait qu’il soit classé dans le rayon adultes alors que les romans jeunesse que je fais lire à mes élèves ont un niveau similaire si pas supérieur à celui-là. À la base, je ne savais pas que ce roman était une fanfiction inspirée de Twilight, mais j’ai rapidement saisi pourquoi.

On dirait qu’à l’heure actuelle, on classe les Stephenie Meyer, les Marc Lévy et autres joyeusetés au rang des grands classiques de la littérature, et ça me donne envie de casser des têtes. Pourquoi, franchement ? Parce que ça se lit « facilement » ? Parce que ça prend des sujets simples et que ça parvient à titiller un peu les hormones ? Que les personnages sont tellement fades qu’il est très facile de s’y identifier ? C’est ça qui fait un « bon livre » ?

Non. Dans les histoires d’amour de dominance/soumission, avec une putain de plume de qualité, il y a deux références : la superbe Histoire d’O, de Pauline Réage, et la trilogie des Infortunes de la Belle au Bois Dormant, d’Anne Rice. J’avoue que j’en connais pas vraiment d’autres, mais je peux au moins vous conseiller ceux-là sans rougir. Au moins là on vous met pas de l’huile pour bébé sur le cul après vous avoir flanqué 10 fessées.

Autre aspect qui m’a profondément énervée : le vocabulaire. Madame James tient à tout prix à ce que l’on voie son chef-d’oeuvre comme une histoire d’amour passionnée et non comme une apologie du sexe, du coup par moments, elle évite de nommer les parties génitales. Elle va parler de là pour mentionner le sexe de la femme. Femme qui, tant qu’on y est, se déclenche des orgasmes de malade dès son dépucelage, en à peu près trois coups de bite (bravo pour le coup je t’envie ma grosse). Même des tapes avec un martinet sur son clitoris la font « exploser en mille morceaux » (et c’est à peu près tout, faudrait surtout pas varier les tournures de phrases). Ça c’est de l’initiation !

Et le beau Christian Grey, oui lui ! On apprend qu’il est beau à peu près à chaque page – au cas où on oublierait -, il est classe, cultivé, distingué, bien vêtu, courtois, chevaleresque… et il trouve rien de mieux à faire que d’appeler sa Soumise… « bébé. » BÉBÉ ?!!!! Y a vraiment quelqu’un que ça ferait mouiller ça ? « Suce, bébé. » « C’est bon, bébé. » Je crois que j’ai pris douche froide sur douche froide.

Bref, maintenant au moins je suis fixée sur le pourquoi du succès de cette chose. Merci Internet, de faire des gens de grosses feignasses de nous montrer buzz sur buzz des choses inconsistantes et grotesques, et de nous inciter à les aimer. Bravo pour cette apologie de l’idiotie, de l’enrichissement de personnes qui ne le méritent pas. Bravo pour avoir réussi à me convaincre à dépenser mon fric dans de la merde. Tu ne m’y reprendras plus.

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